Page publiée le quinze juillet 2025. Temps de lecture : huit minutes.
Ne voulant pas laisser leautaud.com, ce quinze juillet avec seulement une page privée, accessible par nature qu’à un nombre très restreint de lecteurs, Maxime Hoffman s’est dévoué une fois encore. Il présente ici une de ses dernières acquisitions.

Henri Mondor, par Maxime Hoffman
Vestiges d’amitié ou de respect pour son lecteur, qu’il est intéressant de découvrir des éditions d’ouvrages avec envois en première page. Enfin, cela m’a toujours posté un sourire.
Toucher les quelques lettres qu’un auteur a pu écrire, c’est toujours plus touchant qu’une typographie du XXe siècle à l’encre noire.
Il m’est même arrivé d’acheter un livre sur le marché des bouquinistes rennais — dont je ne connaissais rien de l’auteur — parce qu’il possédait une dédicace de première page.
Mais revenons à Léautaud.
L’ouvrage
Gloire au flic qui barrait le passage aux autos
Pour laisser traverser les chats de Léautaud1.
Je connaissais de Léautaud uniquement son nom à travers cette chanson.
Puis le Bestiaire fut le premier ouvrage que j’ai lu2.

Je vous partage une petite trouvaille bibliographique : un exemplaire de l’édition originale du Bestiaire3 avec un envoi de Marie Dormoy à un proche — Paul Léautaud étant déjà sous terre depuis trois petites années.
En première page du contreplat de cette édition de service de presse, on découvre l’écriture à la fois ronde et griffée de Marie Dormoy (j’ai toujours pensé qu’elle souhaitait concurrencer la grapho’ de Paul Léautaud, sans succès) :

« À Henri Mondor,
Très amicalement
Marie Dormoy »
Qui est Henri Mondor ?
L’homme du XXIe siècle ira faire quelques recherches complémentaires sur internet, afin de savoir, hormis le proche de Léautaud qu’il était, qui était-il pour la société ?
Henri Mondor est né en 1885 dans le Cantal, et mort en 1962 dans les Hauts-de-Seine.
Il fut un brillant chirurgien et écrivain d’un traité médical à fort succès, Diagnostics urgents de l’abdomen (1928).
Il laissa son nom à la Maladie de Mondor, une inflammation douloureuse des veines superficielles, ainsi qu’au C.H.U. de Créteil.
Nous retrouvons son nom à plusieurs reprises dans le Journal littéraire, en voici quelques traces significatives. J’y ajoute quelques pensées entre parenthèses, à leurs issues :

Première mention en note de la journée du 14 Août 1903(4) :
Le Professeur Henri Mondor vient de faire paraître un livre : L’Amitié de Verlaine et (il a oublié le de, c’est fâcheux comme faute) Mallarmé. Quelle antipathie me donnent pour lui cette pose, cette préciosité, ce tarabiscotement de vocabulaire et de style5 !
(C’était mal parti pour devenir une relation durable avec Paul Léautaud…)
29 Mars 1933 — […] Duhamel6 est venu à midi, avec un spécialiste de ses amis, le docteur Mondor, — un as, au dire du fils de Mme de Graziansky7, — voir Rachilde, pour cette affaire qu’elle a à l’œil, le gauche. C’est un abcès, et mal placé.
(Cet homme semble être proche du monde littéraire, entre Duhamel et sa passion pour les écrits de Stéphane Mallarmé8.)
Lundi 14 Février 1939 — Le chirurgien Mondor a fait une suite de dessins de coquillages9. Valéry a écrit une « glose », comme on dit chez ces messieurs, sur ces dessins. Voilà la littérature d’aujourd’hui. Valéry est prêt à écrire sur tout ce qu’on veut, de quelque genre ou domaine que ce soit. Il écrirait sur l’épicerie Potin. Il suffit qu’on le paie. Quel cerveau fertile.
[…] Je voyais vendredi dernier à la Bibliothèque Doucet le chirurgien Mondor, venant travailler sur Mallarmé en compagnie de G. Jean-Aubry10. Il a l’air d’un personnage de Grandville11.
(Paul Léautaud a toujours refusé d’écrire ce que les autres auraient aimé lire de lui ; il souhaitait conserver sa liberté d’écriture et de pensée. Bien des fois il reçut ce reproche du Fléau12, qu’il pourrait devenir plus riche en acceptant des rééditions de son livre Le Petit Ami, ou d’écrire des chroniques ailleurs.
Enfin, malgré le sarcasme à l’encontre de Paul Valéry, qui d’ailleurs était fréquent, il entretenait avec lui une grande amitié.)
Lundi 25 Avril 1938 — Tantôt, Bernard et John Charpentier13, et Brian-Chaninoff14, parlaient perversions sexuelles et homosexualité. John Charpentier est en relations avec le professeur Mondor, qui a dans sa spécialité des maladies du sphincter (dilatation). Il nous raconte ce que Mondor lui a raconté. Il reçoit un jour à sa consultation un malade de ce genre. Après l’avoir examiné, il lui demande comment il s’appelle. […] Il se tenait debout devant un guéridon sur lequel se trouvaient pêle-mêle des photographies. Pendant qu’on le « travaillait » — c’est le mot qu’a employé Charpentier, — probablement : branlait, maniait, tripotait d’une façon ou d’une autre, — il cherchait fiévreusement dans ces photographies, jusqu’à ce qu’il eût trouvé celle de sa mère. » Ce n’est que lorsqu’il l’avait trouvée qu’il pouvait bander vraiment, de façon que O15… eût un instant avant de trouver celle de sa mère.
Lundi 1er Décembre 1941 — […] sur son bureau [celui de Marie Dormoy], une coupure d’Argus. Je la prends pour voir ce que c’est. Relative aux fameux déjeuners qu’elle avait organisés chez elle, au début de la guerre, prétendument pour fournir de l’argent pour acheter des livres pour les prisonniers. Je me rappelle en avoir lu un matin, par hasard, elle absente, la sorte de prospectus qu’elle avait rédigé, et cette perle qui s’y trouvait, tout un programme : « On peut amener son flirt. » Je vois aujourd’hui, sur cette coupure, qu’au nombre des convives il y eut cet étonnant sot de Henri Mondor, ce qu’elle ne m’a jamais dit.
Jeudi 4 décembre 1941 — […] Je suis fort mal disposé à l’égard de Marie Dormoy, pour les bêtises qu’elle fait en se mêlant de mes affaires sans me consulter, ses flatteries aux gens, et les histoires de ses déjeuners de guerre, invitant à y venir ce nouveau Trissotin de Mondor. Tout tombe, pour moi, devant la sottise.
Vendredi 17 Avril 1942 — M. D16. m’a raconté aussi, dimanche dernier, que le chirurgien Mondor lui a parlé de moi et lui a dit (allusions aux mots désagréables que j’ai écrits sur son compte dans un fragment de mon Journal publié dans le Mercure début 1939(17), à propos de son charabia) : « Cela ne fait rien. S’il en a besoin, je l’opérerai tout de même. » S’il me disait cela à moi, je lui dirais : …
(Nous aimerions bien connaître la réponse, non publiée dans l’édition du Journal)
Jeudi 11 Octobre 1945 — Ce matin, téléphone de Mme Gould18. Le déjeuner d’aujourd’hui est remis à samedi. Mme Gould a ajouté, à son information, qu’il y aura le Professeur Mondor et, sur ma question, probablement Cassou. J’ai noté ma volonté absolue de ne pas me trouver à la même table avec Cassou. Quant au Professeur Mondor, je ne tiens pas à me trouver en présence de ce charlatan littéraire. Je viens donc d’écrire ce soir à Mme Gould que je suis encore empêché de venir samedi.
Lundi 15 Octobre 1945 — […] J’ai écrit la semaine dernière à Mme Gould que j’étais empêché de venir au déjeuner de jeudi (dont j’ignorais qu’il était supprimé, ce que je ne sus que le jeudi matin par son téléphone). Après information que le déjeuner est reporté au samedi, avec avis de la présence du Prof. Mondor et de Jean Cassou, je lui ai écrit pour l’informer que j’étais encore empêché de venir.
Jeudi 1er Mars 1951 — Déjeuner Malakoff19. Denoël20 me raconte l’irruption chez Gide : Mondor, Gregh21, Pierre Descaves22, s’offrant pour des discours23. On a été presque obligé de les mettre dehors.
Mercredi 15 Juin 1955 — […] J’ai toujours en mémoire le début de son [Paul Valéry] article sur la mort de Mallarmé : « Le ravissement de Mallarmé me laissa sans un mot. » Pour ne pas écrire le mot mort. On dit dans les tragédies : La mort me l’a ravie, mais jamais ravissement n’a signifié mort. Les Mondor et autres beaux esprits d’aujourd’hui ont beau ne voir la littérature, la poésie, la pensée que par lui, je soutiens qu’on est un mauvais écrivain quand on écrit de cette façon : préciosité et faute de français. J’ai déjà écrit tout cela quelque part. Je le renouvelle par plaisir.
Ces extraits du Journal Littéraire laissent à penser que Paul Léautaud n’estimait que guère Henri Mondor pour son travail littéraire. Cet amical envoi de Marie Dormoy n’aurait vraisemblablement pas été partagé.
Notes
1 Extrait des paroles de Don Juan, chanson de Georges Brassens. Brassens conservait une admiration pour Paul Léautaud. Un extrait filmé nous est connu, une rencontre chez Marie Dormoy, accompagné de René Fallet (écrivain et auteur d’entre autre La Soupe aux choux) et l’acteur-humoriste Christian Marin.
2 Ce fut en 2018 que mon libraire rennais me mit entre les mains le Bestiaire (déjà mentionné dans la page « Graver Léautaud »).
3 Bestiaire, par Paul Léautaud. Préface de Marie Dormoy (1959). Les Cahiers Verts, 55, chez Bernard Grasset. 252 pages.
4 Bien des lecteurs ont été embarrassés de cette note complètement anachronique. En 1903, le jeune Henri Mondor avait 18 ans et, de sa province, « montait » à Paris. Il n’avait peut-être jamais entendu le nom de Stéphane Mallarmé, mort cinq ans auparavant. Rien dans l’édition papier n’indique que cette note a été ajoutée à l’occasion de la parution de fragments du Journal littéraire dans le Mercure de mai 1940.
5 Extraits (celui-ci et les suivants) tirés du Journal littéraire, réédition de 1987 en trois volumes, Mercure de France.
6 Georges Duhamel (1884-1966), médecin (en 1909) et homme de lettres surtout connu pour son ensemble romanesque en dix tomes, Chronique des Pasquier, écrit de 1933 à 1945. Georges Duhamel a été en charge de la rubrique des poèmes au Mercure depuis d’avril 1912 à juillet 1914 et a publié en tout 140 textes entre 1912 et 1936. Il a reçu le prix Goncourt pour son deuxième roman : Civilisation, publié au Mercure en avril 1918. Georges Duhamel remplacera Alfred Vallette à sa mort le 28 septembre 1935 mais démissionnera en février 1938. Il sera élu à l’Académie française en 1935, puis secrétaire perpétuel en 1944.
7 Madame de Graziansky, employée aux abonnements, est apparue dans le Journal littéraire en 1929. Elle est épouse et mère de médecin.
8 Stéphane Mallarmé (1842-1898), poète, professeur d’anglais, traducteur et critique d’art est considéré comme le pilier du mouvement symboliste. Afin de mieux lire Edgard Poe, Stéphane Mallarmé apprend l’anglais, puis l’enseigne à partir de 1863, sans enthousiasme. C’est de cette époque que date la publication de ses premiers poèmes, puis son mariage avec Maria Gerhard, rencontrée alors qu’il était en poste à Sens. Après diverses mutations comme professeur en province, en 1871 Stéphane Mallarmé est enfin de retour à Paris, où il est né, et en poste au Lycée Fontanes, devenu depuis le Lycée Condorcet. Stéphane Mallarmé s’installe au 89 rue de Rome, face aux voies ferrées de la gare Saint-Lazare. En 1874 la santé de SM se dégrade et il séjourne souvent à Valvins, sur la Seine, à 70 kilomètres au sud de Paris, dans une auberge qu’il finira par acheter. C’est vers 1884 que la réputation de SM commence à s’installer. Il est nommé au lycée Janson-de-Sally dont la construction vient de s’achever. C’est aussi à cette époque que sont organisés ses mardis, dans son appartement de la rue de Rome où il est demeuré. En 1893, SM obtient une mise à la retraite anticipée (à l’âge de 51 ans) et passe alors six mois d’été à Valvins où il est mort, à l’âge de 56 ans. Sa notice des Poètes d’aujourd’hui a été rédigée par Paul Léautaud
9 L’Homme et la coquille (1937), Paul Valéry, Dessins par Henri Mondor, publié à La NRF. Les illustrations reprennent des coquilles fossiles de la falunière de Grignon.

10 G. Jean-Aubry (Jean-Frédéric-Émile Aubry, 1882-1950), musicologue, critique littéraire, poète. G. Jean-Aubry était également directeur de la revue musicale britannique de lutherie The Chesterian qu’il avait créée en 1919, et traducteur des œuvres de Joseph Conrad. G. Jean-Aubry n’a publié qu’un seul texte dans le Mercure : « Baudelaire et Swinburne », dans le numéro du seize novembre 1917, page 265.
11 Grandville (Jean Gérard, 1803-1847), caricaturiste, illustrateur et lithographe, représentant souvent des animaux à tête humaine ou des hommes à tête animale.
12 Anne Cayssac, qui fut la maîtresse de Paul Léautaud.
13 John Charpentier (1880-1949) est écrivain et passionné d’histoire. Il est l’auteur d’une série biographique sur Rabelais, Molière, Voltaire, Baudelaire et George Sand. Dans ses ouvrages, J. Charpentier rattache l’œuvre des écrivains choisis au récit de l’existence.
14 Nicolas Brian-Chaninoff (ou Brian-Chaninov) est un auteur biographique et historique d’origine russe (18 ?–19 ?), dont nous ne trouvons que peu d’informations. Parmi ses ouvrages, citons Histoire de la Russie (chez Fayard, 1929), Alexandre Ier (chez Bernard Grasset, 1934), La Tragédie des lettres russes (Mercure de France, 1938).
15 Le tapuscrit de Grenoble laisse apparaître le nom de l’immense personnage littéraire dont il est question.
16 Marie Dormoy.
17 À part quelques textes d’opportunité comme la mort de François Coppée dans le Mercure du quinze mai 1935 ou un autre dans le numéro du quinze novembre 1935 concernant les années 1905-1908, aucun fragment du Journal littéraire n’est paru dans le Mercure avant janvier 1940, reprenant les toutes premières années du Journal.
18 Florence La Caze (San Francisco 1895-Cannes 1983), femme de lettres et salonnière américaine, a épousé en 1923 le milliardaire Frank Jay Gould (New York 1877-Juan-les-Pins 1956). Le père de Florence, Maximilien Lacaze, éditeur d’origine française a fait fortune en Californie.
19 Paul Léautaud était invité toutes les semaines aux déjeuners de Florence Gould, qui habitait le 129 avenue Malakoff, entre l’avenue de la Grande armée et l’avenue Foch.
20 Jean Denoël (1902-1976), éditeur et rédacteur pour Fontaine, « revue mensuelle de la poésie et des lettres françaises » qui a été fondée à Alger en novembre 1938 par Charles Autrand.
21 Fernand Gregh (1873-1960), poète, critique littéraire et historien, président de la société des Gens de lettres en 1949-1950, membre de l’Académie française en 1953, à 80 ans, après treize échecs. Les débuts de Fernand Gregh sont décrits par Paul Léautaud dans sa notice des Poètes d’aujourd’hui.
22 Pierre Descaves (1896-1966) est le second fils de Lucien Descaves. Pierre Descaves est chroniqueur de radio aux Nouvelles littéraires à partir de 1926. Il est surtout connu comme homme de radio, où il fera une très grande carrière, et comme administrateur général de la Comédie-Française de 1953 à 1959. Pierre Descaves sera ensuite président du Conseil supérieur de la Radiodiffusion-télévision française puis président du Comité des programmes de la R.T.F. en 1965.
23 Le jour de la mort d’André Gide, la semaine précédente.