Journal Gourmont II

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Le « Journal Gourmont » du MercureLe « Journal Gourmont » de La NRFNotes

Page publiée le quinze juin 2025. Temps de lecture : sept minutes, plus les documents.

Le « Journal Gourmont » est constitué de deux extraits du Journal littéraire des années 1905 et 1906. Il ne faut donc s’attendre à aucun inédit.

Ces deux seules années du « Journal Gourmont » ont été publiées chez trois éditeurs différents. Après la première parution de l’année 1905 chez Édouard Champion, en feuilles libres en 1926 seront traités ici les deux autres parutions, celle du Mercure du premier octobre 1935, pages 50 à 77 pour l’année 1906 et celle de La NRF de décembre 1935, pages 98 à 117 pour une autre édition de l’année 1905.

Après 1926, plus grand chose ne se passe pendant au moins huit ans.

Le « Journal Gourmont » du Mercure

L’idée de continuation plane pourtant encore dans l’esprit de Paul Léautaud, et même le huit juin suivant (1927) il reçoit une proposition de Louis Dumur qui, avec Alfred Vallette, en avait refusé, le 28 octobre 1925, la publication dans le Mercure :

Ce matin Dumur m’a parlé de mon Journal Gourmont et demandé si je le donnerais à l’Artisan du livre qui en ferait volontiers un des Cahiers de la nouvelle série des Cahiers de la Quinzaine. J’ai répondu non en disant que dans mon esprit le Journal Gourmont est pour le Mercure, d’abord en morceaux dans la revue, et ensuite en volume. J’ai rappelé que cela a été entendu ainsi quand nous en avons parlé la première fois et j’ai dit que je ne pensais pas qu’il y eût rien de changé. Dumur et Vallette m’ont répondu le mieux du monde à ce sujet, toujours d’avis du grand intérêt de curiosité et d’amusement de ce journal.

[…]

En tout cas, d’ici que le Journal Gourmont soit prêt, avec le travail de recherches dans mon Journal, et de copie, ce ne sera pas demain.

Toute cette journée du huit juin 1927 est réservée à cette lointaine hypothèse.
Puis, par ce que l’on imagine être une chaude nuit d’été, le 18 août de cette même année :

Il est minuit. Je continuerais bien avec plaisir à écrire pendant toute la nuit. Copier les passages pour le Journal Gourmont, par exemple. En un mois, un mois et demi, ce serait fait.

La lecture du Journal littéraire indique bien que Paul Léautaud a toujours en tête cette affaire de « Journal Gourmont » et le temps passe, d’hésitations en atermoiements… Jusqu’à ce que nous lisions dans le Journal littéraire au cinq décembre 1934 :

Il est entendu qu’elle [Marie Dormoy] va demander à Vollard1 la permission d’utiliser sa dactylographe, qui n’a rien à faire, souvent, pour lui faire « taper » les parties de mon Journal concernant Gourmont pour le volume que je dois donner au Mercure depuis plusieurs années.

On peut pourtant être sûr que Paul Léautaud se souvient parfaitement de cette journée du 28 octobre 1925 et de la lamentable conversation de marchands de tapis avec Alfred Vallette et Louis Dumur qui l’a conduit à proposer la première année du « Journal Gourmont » aux Nouvelles littéraires de Maurice Martin du Gard puis à Édouard Champion.

Cinq jours plus tard, le dix décembre 1934 :

La combinaison de la dactylographe de Vollard fait joliment mon affaire. Il y a des années que je dois donner au Mercure ce volume d’extraits de mon Journal concernant Gourmont. Il y a deux ou trois ans j’avais commencé à copier. Puis, si assommant, que j’y avais renoncé.

Et le lendemain, onze décembre :

J’ai feuilleté ce soir l’année 1906 de mon Journal, dans laquelle j’avais commencé les copies pour les parties sur Gourmont. Il va falloir que je porte d’une façon plus claire les indications des parties à copier. C’est inouï à quel point ce travail m’ennuie à faire. Et j’ai ainsi les années jusqu’en 1915, année de la mort de Gourmont, et quelques années après, pour des conversations avec Jean de Gourmont et le docteur Voivenel2, sur Gourmont3, lire de près pour ne rien sauter.

23 jours plus tard, le trois janvier 1935, Paul est heureux :

Je suis si bien dans mon travail de préparation de mon volume Journal Gourmont, que j’ai de la peine à me coucher. Les jouissances du « travail de minuit » que célébrait Jammes.

Il doit pourtant geler, dans cette maison de Fontenay.

Ces pourtant fastidieuses copies puisées dans le « Fatras du Journal » procurent à Paul quelques moments de nostalgie, comme ce 18 janvier 1935 :

En travaillant ce soir à mon Journal Gourmont, année 1915, je trouve la longue note d’un déjeuner chez Valéry le 14 septembre, suivi d’une longue conversation et d’une promenade ensemble.

Tout cet hiver, le printemps et même le début de l’été, les choses traînent mais il ne faudrait tout de même pas rater le vingtième anniversaire de la mort de Remy de Gourmont, le 27 septembre…

Le 29 août 1935, Paul Léautaud écrit dans la matinée à Marie Dormoy, qui se trouve en cure à Bourbon-Lancy, du côté de Moulins :

Je suis empêché de vous écrire comme je le voudrais. Je travaille à mettre en état le morceau Journal Gourmont qui doit paraître dans le numéro du Mercure sur Gourmont. La dactylographie fort défectueuse. Des mots manquants parce que difficiles à lire sur le manuscrit, bon. Mais des fautes d’orthographe, des noms estropiés. Et Vallette veut éviter le plus possible les corrections d’imprimerie. Obligé de collationner avec la Poularde4, qui n’a pas non plus la moindre notion d’orthographe, il me faut repasser après elle. Je pense bien avoir fini ce soir. […].

Autre lettre à Marie Dormoy dans la soirée du même jour :

Je suis débarrassé avec mon morceau Journal Gourmont pour le Mercure 1er Octobre. Je l’ai remis avant de partir déjeuner à Vallette. Je suis comme je suis toujours après avoir terminé un travail : avec quel plaisir !5

Donc dans le Mercure du premier octobre 1935, pages 50 à 77, paraît l’année 1906 du « Journal Gourmont ». On s’attend à trouver les années suivantes dans les prochains numéros mais ce sont des fragments du Journal littéraire de 1905. Il faut dire que la mort soudaine d’Alfred Vallette le 28 septembre 1935 a bousculé pas mal de choses.

Surtout une parution en volume de l’ensemble des fragments du Journal littéraire concernant Remy de Gourmont est prévue. Il ne faut donc pas trop déflorer le sujet. Cette parution en volume est toujours d’actualité en janvier 1936 (lettre à Marie Dormoy du six janvier où il est question d’un « premier volume ») Une autre lettre à Marie Dormoy datée du seize septembre 1938 nous apprendra que « Le Journal Gourmont n’a plus d’objet »

En attendant, malgré les malices de ce malheureux Louis Mandin, Paul Léautaud finit par pouvoir corriger, le treize septembre, un premier jeu d’épreuves :

J’ai corrigé aujourd’hui les épreuves de mon morceau Journal Gourmont pour le no 1er octobre, 28 pages de la revue. La dernière peu chargée. J’ai un peu détaillé deux passages. J’ai aussi corrigé, rétabli dans son exactitude, — grâce à Vallette, — le passage de la défiguration de Gourmont, si exactement raconté à moi par Jean de Gourmont6. Vallette m’a dit que le visage de Gourmont, quand il reparut au Mercure, étant encore en traitement, avec on ne sait quelle poudre qu’on lui mettait sur ses brûlures et qui dégoulinait par endroits, était vraiment peu joli à voir.

Le 21 octobre, 21 jours après la mise en vente du numéro, il n’en restera plus que trois exemplaires (hors retours des libraires à prévoir).

Le « Journal Gourmont » de La NRF

Bien sûr les gens de La NRF lisent le Mercure et Jean Paulhan7, le directeur de La NRF réclame la suite du « Journal Gourmont ». Paul Léautaud lui répond le trois octobre :

        Mon cher Paulhan,

Si vous voulez un morceau du Journal Gourmont, dites-le-moi. Il est tout prêt. Je n’ai qu’à collationner.
Une seule condition8 : il faudrait le faire passer sans retard.
        Cordialités à tous les deux.

P. Léautaud

La parution est d’abord prévue dans le numéro de novembre mais c’est en décembre qu’elle aura lieu.

En octobre vient la correction des épreuves. Fin de la journée du vendredi 19 octobre :

Je corrige ce soir les épreuves de mon fragment Journal Gourmont pour la Nouvelle Revue Française. Je trouve cela long, plat, assommant au possible. J’ai eu bien tort de ne pas me donner la peine d’élaguer, de resserrer. Me revoilà plongé dans le désenchantement.

Dix minutes après avoir écrit ce que dessus, je me décide à sabrer fortement. Je ferai mes excuses à Paulhan. L’essentiel est de ne pas raser le lecteur.

Et le lendemain dimanche :

J’ai supprimé la valeur de quatre pages sur vingt-quatre dans mon fragment du Journal Gourmont pour la N.R.F.

Ce « Journal Gourmont » paraît donc dans La NRF de décembre 1935. Sensiblement plus court que l’édition Champion de 1926, il commence au six avril 1905 et n’ajoute rien de plus. Il ne sera donc pas redonné ici.

Notes

1       Ambroise Vollard (1866-1939), marchand d’art et galeriste, révéla les plus grands peintres de son époque. Ambroise Vollard et né à Saint-Denis de La Réunion et c’est à Montpellier, puis très rapidement à Paris qu’il est venu continuer ses études et s’inscrire à la faculté de Droit. Ambroise Vollard n’a que 27 ans quand il ouvre sa première galerie au numéro 37 de la rue Laffitte. Cette activité principale, la seule pour laquelle il est vraiment connu, ne l’a pas empêché d’entreprendre des éditions de luxe (évidemment illustrées) et même une activité d’écrivain, pas toujours brillante. Marie Dormoy est devenue sa secrétaire et « dame de compagnie » en 1930. À ce titre il sera très présent dans le Journal littéraire où son nom apparaît dans une centaine de pages. La source majeure de la biographie d’Ambroise Vollard se trouve dans ses Souvenirs d’un marchand de tableaux parue chez Albin Michel en 1937 (447 pages). Ambroise Vollard est mort dans un accident de sa voiture, conduite par son chauffeur qui roulait trop vite (voir le Journal littéraire à partir du 23 juillet 1939).

2       Paul Voivenel (1880-1975), médecin de Remy de Gourmont et écrivain, auteur, notamment de Remy de Gourmont vu par son médecin — Essai de physiologie littéraire, préface de Jean de Gourmont, Éditions du Siècle, 1925. Voir l’article de Paul Voivenel en une des Nouvelles littéraires du 21 juillet 1923. Paul Voivenel est, depuis 1913, titulaire de la rubrique des « sciences médicales » au Mercure de France.

Suzanne de Gourmont (née Suzanne Baltazar, 1890-1941, épouse de Jean de Gourmont), Cabinet de travail de la rue des Saint-Pères, gravure sur bois illustrant l’édition Cépadues de l’ouvrage de Paul Voivenel.

3       Le 17 octobre 1928.

4       Berthe Battaiellie, employée du Mercure.

5       Cette lettre, comme bien d’autres, a été censurée par Marie Dormoy dans son édition des Lettres à Marie Dormoy (Albin Michel 1966). Voir le Journal particulier au deux septembre 1935.

6       Le 18 décembre 1906.

7       Jean Paulhan (1884-1968), professeur, écrivain, critique et éditeur. Entré à La NRF comme secrétaire de Jacques Rivière en 1920 il est devenu le directeur à la mort de celui-ci en 1925. Pendant la seconde Guerre mondiale, Jean Paulhan, entré dans la clandestinité, collaborera à Résistance, participera à la création des Lettres françaises en 1941, et à la fondation des Éditions de Minuit, avec Vercors, en 1942. Jean Paulhan sera élu à l’Académie française le 24 janvier 1963 au fauteuil de Pierre Benoit, où il sera reçu par Maurice Garçon.

8       « condition » remplacé de « [illisble] dans l’édition papier.