Maurice Garçon

1922-1923192619271928-19291930-193119321937-19381939, L’affaire Batule — 194019411942 : Paul Léautaud et la collaboration — 194319441947 : L’affaire Bachelin — 1954, la perte du manuscrit de 1953 — Notes

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Maurice Garçon (1889-1967) était de ces avocats médiatiques et flamboyants comme il en existe un par génération. Il a défendu des causes célèbres et de nombreux écrivains (Georges Arnaud, Francis Carco, Jean Genet, Georges Simenon…) Maurice Garçon est surtout connu pour avoir été l’avocat et le conseil de très nombreuses maisons d’éditions et même de l’académie Goncourt et la Comédie-Française.

Maurice garçon était aussi homme de lettres. Indépendamment d’ouvrages liés au droit (un Code pénal commenté en 1930, un Essai sur l’éloquence en 1931 et quelques plaidoiries), il est surtout remarqué pour ses œuvres ésotériques (Le Symbolisme du Sabbat (Mercure 1923), La Vie exécrable de Guillemette Babin, sorcière (H. Piazza 1926), Magdeleine de la Croix, abbesse diabolique (Sorlot 1939), Treize drames du poison (Amiot-Dumont, 1948). Maurice Garçon fait parfois se rencontrer le tribunal et la sorcellerie, comme avec cet opuscule de 33 pages : Le Magnétisme devant la loi pénale (Durville 1928) ou Procès sombres (Fayard 1950).

Indépendamment de ces publications en volumes, Maurice Garçon écrivait aussi dans le Mercure comme ses « Procès en sorcellerie » (dans les deux numéros de janvier 1923) ou son « Symbolisme du sabbat » déjà cité, avant sa parution en volume, dans les deux numéros de septembre 1923.

On retrouve d’ailleurs dans les numéros du Mercure les deux catégories évoquées ci-dessus, le droit et la sorcellerie.

01/01/1923Les Procès de sorcellerie
15/01/1923Les Procès de sorcellerie
01/09/1923Le Symbolisme du sabbat
15/09/1923Le Symbolisme du sabbat
15/06/1924Le Droit de réponse
15/01/1925Les Bagnes
15/07/1928La Société infernale d’Agen
15/11/1930Bibliographie politique
15/08/1931Les Livres contraires aux bonnes mœurs
15/05/1933La Justice et la presse sous la IIIe République
15/01/1934Controverses
01/11/1935Huysmans dans le milieu
15/07/1937La Vraie histoire de Jud
avril 1940Apiste ou le fondement moral de l’éloquence
septembre 1949Voyage d’une hollandaise en France
juillet 1952Huysmans témoin en justice de paix

Cette activité littéraire a permis à Maurice Garçon d’être élu à l’Académie Française en même temps que cinq autres candidats le quatre avril 1946 (il fallait combler les vides laissés par les années de guerre).

Le Léautaldien aura à cœur de lire le Journal de Maurice Garçon dont deux tomes sont parus aux Belles Lettres, édités par Pascal Fouché et Pascale Froment. Le premier tome paru, en 2015, traite des années 1939-1945. Le deuxième tome, grâce au succès du premier, est paru en 2022. Il concerne les années précédentes (1912-1939).

Photographie de Maurice Garçon publiée dans Le Monde des livres du cinq juin 2015 à l’occasion de la parution du Journal de Maurice Garçon concernant les années 1939-1945

C’est bien entendu le Mercure qui a permis le rapprochement de Maurice Garçon et de Paul Léautaud.

Pourtant Paul Léautaud et Maurice Garçon se sont rencontrés un an avant, le 22 février 1922 :

1922-1923

Au dîner du Crapouillot1, à la Petite Chaise, rue de Grenelle2, invité de Galtier-Boissière3. Tous les rédacteurs du Crapouillot, plus Roland Dorgelès4, André Warnod5, l’avocat Garçon et moi. Nous étions bien vingt-cinq dans une toute petite salle étroite, les uns contre les autres. Un boucan infernal. Chacun sa chansonnette au dessert. Vociférations. J’étais étourdi de bruit et de fumée. Au fond, pas amusé du tout. Je manque d’habitude pour ces cris et cette cohue. Roland Dorgelès à côté de moi, André Warnod en face.

Puis un an et demi plus tard, après la publication des Procès en sorcellerie. Nous sommes le treize juin 1923.

Ce matin au Mercure, l’avocat Maurice Garçon. Il me raconte qu’on a beaucoup parlé de moi à la Société des Gens de Lettres, lors de la démarche Aurel et Mortier6 pour me faire disqualifier. La Société a refusé de prendre parti en aucune façon, disant que, si Aurel se trouvait diffamée, elle n’avait qu’à me faire un procès.

Il nous raconte à Vallette et à moi qu’il n’a mis les pieds qu’une seule fois chez Aurel. Il venait de mettre son pardessus au vestiaire quand un autre invité, qu’il ne connaissait pas, lui dit : « Ôtez ce qu’il y a dans les poches. » Il voulut partir avant la fin de la séance, excédé d’ennui. Aurel le rattrapa, le ramena par la main au milieu des invités et là lui posa à brûle-pourpoint cette question devant tout le monde : « Pourquoi êtes-vous vertueux ? »

Il a parlé aussi de la vulgarité d’Aurel jusque dans sa voix, traînante, arsouille, avec de vraies intonations de faubourg.

Trois étés plus tard, Paul Léautaud a des problèmes avec Madame Sommet la propriétaire de sa maison de Fontenay, très dégradée. Madame Sommet prétend que ce sont les animaux qui ont dégradé la maison (même la toiture). Il y a un référé, Paul risque l’expulsion.

1926

Journal au vendredi 23 juillet 1926 :

Je voulais me présenter moi-même au référé. J’ai pensé ensuite que c’était peut-être bien présomptueux. Ce soir à cinq heures après lui avoir téléphoné, été voir Maurice Garçon. Raconté mon affaire. Selon lui, on ne peut éviter la nomination de l’expert. Il sera au référé demain.

Cette affaire a déjà été détaillée dans les pages sur Fontenay-aux Roses, ici et . Cette histoire finira bien.

Le surlendemain 25 juillet, un dimanche. Paul Léautaud est à Fontenay :

Ce matin, visite de Maurice Garçon et de son secrétaire. Restés environ une heure et demie. Bavardé de mille choses. Je parle à Garçon, comme je l’ai déjà fait à ma visite de vendredi, quand je lui ai dit ce que je suis payé au Mercure : 600 francs par mois, ce dont il était suffoqué, — de ma situation au Mercure, de l’histoire de la mise à pied à la déclaration de guerre en 1914, avec 50 frs par mois à titre de secours, de l’opinion de Dumur trouvant alors que c’était trop, — enfin un monde de détails que jamais lui, Garçon, n’aurait soupçonnés. J’ai aussi parlé un peu, rapidement, des choses que j’ai écrites, à propos de ce que me disait Garçon sur mes souvenirs d’enfance parus dans les Nouvelles littéraires, parlé d’In Memoriam, raconté quelques détails de la vie de mon père, qu’on trouvait scandaleux que je raconte cela, mais que moi je trouve cela tout naturel, ne partageant pas sur toutes choses les préjugés admis.

La suite du récit concerne le litige avec Madame Sommet.

Suite à cette affaire nombre de journalistes viendra à Fontenay et plusieurs articles paraîtront.

Le trente juillet (toujours 1926) :

J’ai eu à écrire à Maurice Garçon pour lui recommander de ne pas égarer deux lettres du gérant de ma propriétaire que je lui ai remises et qui sont très importantes pour mon affaire. Je lui ai dit en même temps que je ne reviens pas de voir les journaux s’occuper de moi à cette occasion, des visites que j’ai reçues, alors que je ne connais personne dans les journaux.

Ce matin, la réponse de Garçon, commençant ainsi : « Vous avez énormément d’amis, beaucoup plus que vous ne pourriez croire, et vous ne sauriez penser combien je suis touché des visites que j’ai reçues de gens que vous connaissez à peine ou avec lesquels vous n’avez aucune intimité, et qui sont venus me demander comment on pouvait vous soutenir dans votre procès. »

Décidément, cette histoire est de plus en plus renversante. Je serais bien curieux de savoir quels sont ces gens.

Trois jours plus tard, le deux août :

Cette Hispano-Suiza présentée au salon de l’auto de 1926 ressemble peut-être à la voiture de Maurice Garçon

Je sortais ce soir à 6 heures de l’épicerie Brunet7 où je venais d’acheter quelque chose pour mon dîner quand je vois Garçon passer dans son auto. Il s’arrête au bord du trottoir et nous causons un peu. Il me confirme ce qu’il m’a écrit à propos des visites qu’il a reçues à mon sujet pour mon affaire avec ma propriétaire, qu’il a été absolument touché de ces visites de gens venant lui demander ce qu’on pouvait faire pour moi, deux, entre autres, et deux, m’a-t-il dit, que vous avez assez égratignés dans vos chroniques, et qui m’ont dit : « Si on lui achetait la maison, pour qu’il ait la paix ? » — et ajoutant : « Ne lui dites rien. Ne nous nommez pas à lui, je me fâche avec vous pour de bon si vous me nommez. » Il ne m’a pas dit leurs noms, en effet.

Je n’ai pu me retenir de rire, dans mon ébahissement. Je l’ai dit à Garçon : « Vous me renversez. Jamais je n’aurais cru cela possible. »

1927

En 1927, à l’initiative de Louis Dumur, le Mercure est en plein dans ces affaires de Glozel. Le premier juillet 1926 est paru dans le Mercure le premier article (signé Arnold van Gennep) sur l’événement, qui durera, dans le Mercure, jusqu’en février 1933, pour plus de cent-cinquante articles parfois envahissants (59 pages en deux articles dans le numéro du premier décembre 1927). Glozel est le nom d’un hameau (vingt kilomètres au sud-est de Vichy), près duquel des fouilles sont mises au jour, en 1924. De très nombreux objets y ont été découverts, annoncés comme datant du néolithique (3 000 à 5 000 ans avant notre ère). Très rapidement les observateurs les mieux avisés ont été convaincus d’une supercherie et Maurice Garçon a été de ceux-ci8. Dans le numéro du premier mai 1928, page 711, Maurice Garçon, avocat de la société Historique française écrira une lettre de quatre pages « À propos du procès et de la perquisition de Glozel ». Le sept octobre 1927, Paul Léautaud écrit :

Je n’ai rien lu de tout ce qu’a publié le Mercure sur les découvertes archéologiques de Glozel9, les connaissances me manquant totalement pour y comprendre quelque chose et m’y intéresser. Je n’ai du reste que peu de goût pour l’archéologie. Depuis quelques semaines, à la suite d’une sorte de rapport secret fait à l’Académie des Sciences par un M. Dussaud10, l’opinion s’établit qu’il n’y aurait à Glozel qu’une vaste supercherie. Tous les journaux sont pleins d’articles dans ce sens. Maurice Garçon a été de cet avis dès le premier jour et il en avait averti Vallette et Dumur.
[…]
Vallette est aussi d’avis que Maurice Garçon est appelé à une grande réputation comme avocat, — comme avocat d’assises. Il a un nom — celui de son père — ce qui est beaucoup déjà11. Vallette dit aussi qu’il est fort adroit dans ses plaidoiries, sachant devenir éloquent au moment qu’il faut, d’une éloquence nullement théâtrale, et qui n’en agit que plus.

À la fin de l’année, le 28 décembre :

Cette après-midi, visite de Maurice Garçon. En bavardant, il voit le nom de Marcel Coulon12 sur une case. Il me dit : « Votre Coulon ! Je le retiens. Il vient de me flanquer trois ans de prison à un client. Comme ça, en faisant tranquillement son courrier. Avec une indifférence, une sécheresse ! » Vallette survient. Il lui raconte la chose. Vallette lui dit : « Ça ne m’étonne pas. Ce qu’il a dû faire couper de têtes de la même façon ! Comme tous les protestants ! Comme Dumur ! Dumur, pendant la guerre, aurait fait fusiller son père ! Ce sont des jacobins. Rien n’existe plus pour eux, en dehors des principes, de leurs principes. » Garçon conclut : « Sale individu ! »

1928-1929

Quelques jours plus tard, Paul Léautaud écrit à Maurice Garçon :

        À Maurice Garçon

7 janvier 1928

        Mon cher ami et défenseur

Enchanté de vous avoir fait faire une lecture intéressante13.

Mais !

M’est avis que vous vous trompez. Vous avez une tendance moralisante, regrettable selon moi.

On n’est pas un voyou14 quand on se révèle l’homme que Wilde se montre après la Geôle de Reading (voir le volume : la Ballade de la geôle de Reading)15.

Paul Léautaud

L’explication de cette lettre nous est donnée cinq jours plus tard, le douze janvier (1928) « Le Crapouillot arrivé ce matin » :

Vu Garçon ce matin, qui venait voir Vallette. Il y a quelque temps je lui ai donné les deux volumes de Franck Harris16 sur Wilde, traduits par Davray17. Lundi matin, un mot de lui, me résumant son impression : Wilde était un voyou. Je lui ai dit ce matin à ce sujet « Vous avez tort. Vous allez un peu vite. Vous me paraissez avoir des tendances d’esprit moralisatrices… fâcheuses. » Il s’en est défendu en riant. Je lui ai dit de lire La Ballade de la Geôle de Reading, qu’il changera peut-être d’opinion après cette lecture.

Laissons passer un mois.

Été voir ce matin Garçon, chez lui, rue de l’Éperon18, au-dessus de l’ancien appartement de Théodore de Banville, à propos de deux nouveaux passages de pluie qui se sont produits chez moi, dans deux pièces au premier. Parlé de l’affaire des lettres de Zola, réclamées par les héritiers Zola, dont il a été l’avocat en la circonstance, à l’Académie Goncourt. Il est tout à fait de mon avis sur les académiciens Goncourt : ils volent leur titre et leur argent. Il me dit « Ce serait amusant de les faire sauter. Vous avez été nommés pour exécuter telles clauses. Vous n’exécutez pas. On va vous dissoudre et vous faire rendre l’argent. »

Le rez-de-chaussée occupé par Théodore de Banville donne sur un petit jardin, séparé par un mur bas du jardin du lycée Fénelon (lycée de filles19). Ce mur est aujourd’hui très exhaussé. Garçon me dit que cet exhaussement fut fait du vivant de Banville, parce qu’on s’était aperçu qu’il regardait un peu trop les élèves, tout très vieux monsieur qu’il était20. Garçon me dit qu’il existe même une lettre de la directrice du lycée à Banville, et qu’il serait curieux de la retrouver.

Vissées sur la façade de la maison de Maurice Garçon, dix, rue de l’Éperon, les deux plaques indiquant le passage de ces deux habitants (photo Maxime Hoffman, août 2024). »

Journal de Maurice Garçon au 21 mai 1942 :

Le brave Hugues Delorme21 est mort hier. Il n’y a pas quinze jours qu’il était venu me voir et paraissait encore valide. C’était un grand brave homme de poète dont le visage était terrible, avec un menton en galoche et des moustaches hérissées et comme en bataille.

[…] il restera de lui quelques petites pièces dans le goût de Banville qu’il avait connu et aimé. Lorsqu’il venait me voir, il était inépuisable sur le sujet du mur élevé dans la cour que j’ai sous la fenêtre de mon cabinet et qui sépare l’immeuble où je suis de la cour du lycée Fénelon. On l’avait construit à l’époque de Banville pour l’empêcher, dit-on, de regarder les petites filles avec trop d’insistance. Il paraît que l’acrobate des Odes funambulesques s’en plaignait beaucoup.

Deux ans plus tard, nous voilà en décembre 1929, les démêlés de Paul Léautaud avec la propriétaire de sa maison ne sont pas encore réglés, d’autant que l’état vient d’autoriser une augmentation des loyers de 250 %. L’idée est d’inciter les investisseurs à construire.

Le treize décembre 1929 :

Tantôt, visite de Garçon, simplement pour me dire bonjour, avant de monter en dire autant à Vallette. Il me demande des nouvelles de mon affaire avec ma propriétaire, si tout continue à s’arranger. Je le mets au courant. Quand il est pour partir, je lui dis que c’est parce que tout n’est pas encore fini que je ne lui ai pas encore écrit pour une certaine chose. Il me regarde en riant : « Vous voulez m’offrir de l’argent ? Vous croyez que j’accepterai de l’argent de vous. » Je lui remontre qu’il s’est pourtant dérangé pour moi. Il me dit : « Cela m’a fait plaisir. Je ne veux absolument rien. » Comme je veux me défendre d’accepter cet arrangement, il me dit : « Tranquillisez-vous. Je prendrai plus cher à d’autres. Ce sera parfait ainsi. »

Peu de temps après paraît chez Georges Mornay le recueil de Lettres de Paul Léautaud.

1930-1931

Ce matin, longue lettre d’amitié de Maurice Garçon à la suite de sa lecture de mon petit volume de Lettres. Corvée sans nom de lui répondre. Je ne sais pas du tout quoi lui dire. Je suis complètement insensible à ces démonstrations.

        À Maurice Garçon

Paris le 15 janvier 1930

        Mon cher ami,

Votre lettre est charmante. Je suis confus — et ravi — de la peine que vous avez prise de m’écrire ainsi, pour une si petite chose comme ce petit volume de Lettres. Je ne pensais même pas que vous trouveriez le temps de le lire. Vous ajoutez de la façon la plus sensible à la gentillesse que vous avez eue pour moi. J’ai grand plaisir à être ainsi apprécié par vous.

Très cordialement à vous, mon cher ami, dans une très vive réciprocité de sentiments.

P. Léautaud

J’avais bien remarqué, en relisant les doubles de ces lettres avant de les remettre à l’éditeur, les deux passages sur les petits dégâts dans une propriété, mais propriété22 a là le sens surtout de jardin (et c’était le cas nettement pour le domaine que Rouveyre possédait alors à Fontainebleau) et j’ai passé outre. Il était de plus délicat pour moi de changer un seul mot dans ces lettres dont les destinataires possèdent le texte.

Six mois plus tard, le premier mai 1931 :

Tantôt visite de Garçon. Il monte ensuite chez Vallette, pour parler avec lui de l’affaire Delagrave-Fabulet-Kra23. J’étais sorti faire un tour. Je le retrouve à la porte du Mercure comme il partait. Il me dit qu’il était revenu dans mon bureau pour me parler de Dumur, qu’il a vu chez Vallette. Il y a quelque temps qu’il ne l’avait pas vu et il me dit qu’il a été frappé par la mine qu’il a, complètement changée à son avis24. Je le mets au courant. Justement, ce matin, ayant à parler à Dumur, comme il me regardait en m’écoutant, j’ai été frappé aussi par l’expression de son visage. Il est vrai qu’il avait posé son lorgnon. Comme tous les myopes, cela lui donnait une expression un peu hagarde, des yeux un peu fixes. Quand même, son visage change. J’ai dû le noter déjà. Dumur est loin d’être un ignorant en médecine. Il doit se voir et réfléchir sur son cas. Ses réflexions ne doivent pas être drôles. Il n’en laisse rien paraître, actif, causeur, riant au besoin, comme d’habitude.

Garçon a été renversé d’apprendre par moi l’âge de Vallette, qui entrera dans sa 74e année en juillet prochain, et encore si actif, physiquement et intellectuellement. Je lui ai raconté le sérieux de Vallette, jusque dans le soin de ne jamais lire ni regarder des ouvrages et des images libertines qui pourraient le déranger, cela aussi bien quand il était jeune que plus tard. Il a bien ri. On peut en rire, tout en approuvant. Car enfin, à l’égard de ceux qui se moqueraient de lui à ce sujet, c’est encore Vallette qui aurait l’avantage.

J’ai parlé à Garçon de sa conférence sur Fouquier-Tinville, il y a quelques jours25, à l’exposition de la Révolution à Carnavalet, dont Marguillier m’a dit grand bien. Cela nous a amenés à parler de la Révolution pour laquelle il n’a pas plus d’admiration que je n’en ai. De mon avis également, que les Français qui font la petite bouche devant la révolution russe devraient bien se souvenir de ce qu’a été la nôtre. Égal spectacle de folie sanguinaire. Garçon a conclu par ce mot : « Et puis, j’ai horreur qu’on répande le sang ! » Ce qui est assez drôle dans sa bouche, alors qu’il a mis quelquefois tant d’âpreté à obtenir une « tête ». Au point même de choquer, tant il empiétait sur le domaine du procureur.

Huit jours plus tard, le neuf mai (1931) à 17 heures, il y a réception à La NRF :

Je suis resté jusqu’à 7 heures sans m’amuser beaucoup. Je ne connais presque personne de ce milieu. À part [une dizaine de personnes] Maurice Garçon avec sa femme26, que je n’avais pas encore vue, brune, mince, jolie, visage très éveillé.

En décembre 1930, Maurice Garçon a acheté « le petit château de Montplaisir et son domaine » à Ligugé, village situé à une dizaine de kilomètres au sud de Poitiers.

Journal de Maurice Garçon, janvier 1931 :

… Je n’ai pas le temps. Je vis comme un fou. Je travaille, je crois, honnêtement, pour gagner une aisance médiocre et je n’ai rien le temps de faire pour moi tant la vie est hâtive.

Cependant, j’ai fait peut-être une chose déraisonnable. J’ai acheté à Ligugé une propriété terrienne. Celle du Montplaisir27.

À l’été suivant, le 29 juillet 1931, Maurice Garçon y invite Paul Léautaud.

Ce matin, visite de Garçon. Invitation très aimable à aller passer trois ou quatre jours dans sa nouvelle gentilhommière, Montplaisir, près de Ligugé (quelque chose comme 12 ou 14 hectares, avec ferme). J’ai bien l’intention de n’y aller jamais. J’ai horreur d’encombrer les gens — et de n’être pas libre.

Faute de Paul Léautaud, ce sera Alfred Vallette que recevra Maurice Garçon à Ligugé l’année suivante :

1932

Journal littéraire au cinq avril 1932 :

Vallette me racontant tantôt le voyage qu’il vient de faire dans le Poitou […]. Il vante la politesse remarquable des gens de la Touraine, même les paysans, même les enfants, ôtant leur casquette, se dérangeant pour vous renseigner.

Il a passé une journée chez Garçon dans sa nouvelle propriété, Monplaisir, près Ligugé. Une sorte de château, mais sans affectation de tourelles ni poivrières, très simple, de très bon goût, grandes salles, meublées avec goût, pelouse, bois, ferme, vaches, beau paysage, tranquillité complète. Heureux Garçon ! Si j’avais cela, que de malheureuses bêtes je pourrais recueillir.

Le dix juin de cette même année 1932 :

Tantôt, visite amicale de Garçon. Il me dit qu’il est fatigué, que tout son travail l’assomme, qu’il se demande si tout cela est bien utile, qu’on n’a plus le temps de flâner, de rêver, de lire, de méditer, que c’est une folie de vivre ainsi, qu’il a quelquefois envie de tout planter là et d’aller vivre dans un coin. Je lui dis qu’il travaille sans doute trop : « Vous avez sans doute de grands besoins ? » Il se récrie : « Moi ? pas du tout. » La conversation a tourné. Je voulais lui dire que j’entendais le goût des dépenses, le besoin d’un certain luxe, de pouvoir se payer des fantaisies chères.

Il me raconte que le roman L’Amant de Lady Chatterley28 a failli être saisi. Il y a une plainte au Parquet, par bonheur, c’est un substitut intelligent qui a fait le rapport au ministre. Garçon a lu la pièce. Le substitut conseille au ministre de ne pas suivre, qu’on se couvrirait de ridicule. Donc, échec par là. Mais le préfet Chiappe29 s’est trouvé interpellé au Conseil Municipal par un édile qui l’a mis en demeure de sévir contre l’ouvrage. Chiappe s’en est tiré en se bornant à une mesure de police : interdiction de la vente du volume dans les kiosques appartenant à la Ville.

Garçon me dit que Gallimard était d’ailleurs allé prendre l’avis du Parquet avant de publier le roman de Lawrence.

Cette conversation nous amène à parler des affaires de la Nouvelle Revue Française, son histoire avec Hachette30. Je parle à Garçon de sa liberté d’éditeur. Il m’assure qu’elle l’a gardée tout entière, que ce n’est qu’une question de vente, de manutention, etc., etc. La conversation suit sur les maisons d’éditions qui ont eu un sort plus ou moins pareil, puis du moment que nous traversons, de la quantité de gens qui écopent, de maisons qui tombent plus ou moins. Sans penser plus loin, je lui dis que moi-même, pour mon compte, j’ai écopé de 30 000 francs sur lesquels je comptais presque pour quitter le Mercure et comme il me demande comment je lui raconte en dix mots mon affaire avec Télin31. Il me dit alors : « Passez-moi votre affaire. Allez ! Allez ! Envoyez-moi les pièces. Je vous ferai donner de l’argent, moi, vous verrez cela. » Je lui réponds que j’hésite beaucoup à cause du caractère un peu particulier de cette affaire. Il me répète qu’il attend le dossier.

Il monte chez Vallette. Une heure après, quand il part, je le croise : « Vous savez, c’est entendu. Envoyez-moi votre dossier. Je vous ferai donner 15 000 francs. Vous êtes donc si riche ! »

Je me demande ce que je vais faire.

À la fin du mois, le 28 (juin 1932) :

Ce matin chez Garçon pour l’affaire Télin. Noté sur le Journal particulier32 à cette affaire. Garçon a écrit ce matin à Télin pour le prier de lui indiquer son conseil, pour lui, Garçon, se mettre en rapport avec ce dernier au sujet de notre contestation. Figure de Télin en recevant cette lettre, alors qu’il croit certainement l’affaire bien enterrée.

De nombreux échanges entre Paul Léautaud et Maurice Garçon auront lieu jusqu’à la fin de cette année 1932 non relevés ici. Paul étant toujours indécis, Maurice Garçon lui proposera différents angles d’attaque qu’il refusera.

Au cours des années 1933-1936, Maurice Garçon n’est cité que trois fois, incidemment, sans être le sujet principal du récit. Il reste qu’ils continuent de se voir lors des passages de l’avocat au Mercure, par exemple pour régler la succession de la mère de Rachilde ou pour les modalités du dépôt du Journal à la bibliothèque Doucet.

1937-1938

Onze septembre 1937 :

Maurice Garçon a publié récemment dans le Mercure un long article sur une affaire judiciaire qui a passionné le public sous le Second Empire, je crois : L’affaire Jud33. Alexandre Zévaès34 a traité le même sujet à son tour, dans un numéro de la Grande Revue je crois. À la suite de je ne sais quelle circonstance, Garçon a écrit un mot à Duhamel35 pour lui signaler, sur le ton le plus plaisant, cette curieuse rencontre, qui est bien plutôt un petit plagiat. Sa lettre était si jolie, que Bernard lui a écrit pour lui demander de la publier dans les Échos. Garçon a répondu sur le ton encore le plus charmant et moqueur que ce n’est pas la peine, qu’on n’en finirait pas si on voulait se plaindre de tours de ce genre, d’autant plus que Zévaès lui a écrit pour lui dire qu’il avait été enchanté de traiter après lui ce sujet. Le joli ton de la lettre de Garçon a amené Bernard et Duhamel à parler de Garçon pour l’Académie36. Duhamel a dit à Bernard qu’il n’est pas partisan des avocats à l’Académie, mais que Garçon, c’est autre chose, et qu’à la première occasion il présentera sa candidature. Je note tout ce qui précède, à moi raconté ce matin par Bernard37, pour arriver à ce qui suit, que je ne suis pas sûr d’avoir noté à son époque.

Ce doit être l’année dernière38. On avait parlé de Garçon, dans un journal, comme pouvant très bien avoir sa place à l’Académie. Il était venu me dire bonjour dans mon bureau. Je lui dis en riant : « Eh bien ! vous avez vu, on parle de vous à l’Académie. Vous en serez peut-être un jour ? » Il rit, ne dit ni non ni oui. Dit qu’après tout, si la chose se présente comme possible, il ne voit pas pourquoi il dirait non. Il me raconte alors ceci. Son père, le juriste Garçon, avait espéré être de l’Académie. Puis les choses avaient tourné autrement. Il était un père extrêmement particulier, un vrai grand camarade pour son fils. Garçon lui garde pour cela le souvenir le plus grand, le plus aimant. Il m’a même beaucoup touché en me peignant cette camaraderie entre son père et lui. Donc, un jour son père lui dit : « J’avais espéré être de l’Académie. Je vois que je n’en serai pas. Mais toi, tu en seras. Si, j’en suis sûr et cela me console et me 40 plaisir à l’avance. » Et Garçon me dit alors : « Vous allez me trouver ridicule peut-être, mon cher Léautaud. Mais si je suis de l’Académie un jour, j’irai tout de suite sur la tombe de mon père, pour lui dire : Eh bien ! papa, c’est fait, j’en suis ! »

Comme souvent le neuf novembre (ici 1938), s’organise dans la matinée une cérémonie d’hommages à Guillaume Apollinaire. Puis :

Tantôt visite de Maurice Garçon, au sujet de la lettre que je lui ai écrite concernant mon testament41. Nous parlons des veuves ou héritiers ou détenteurs de papiers d’écrivains qui les détiennent ou en dénaturent les textes42. Comme je lui parle de Descaves43, à propos des lettres de Huysmans44, dont il interdit la publication, comme exécuteur testamentaire, il me dit qu’il a eu à lui donner, sur sa demande, une consultation juridique et qu’il a trouvé en lui l’homme le plus honnête, le plus scrupuleux, le plus soucieux d’exécuter les volontés de Huysmans. Garçon me dit que Huysmans n’a pas précisément interdit la publication de ses lettres. Il a simplement laissé Descaves libre de faire ce qu’il jugerait le mieux. Descaves n’a aucun intérêt matériel dans cette affaire. Tous les droits d’auteur de Huysmans, actuels ou éventuels, vont à ses héritiers, en l’espèce un ou deux neveux.

1939, l’affaire Batule

Puis survient l’affaire Batule, un article de Charles-Henry Hirsch45 Publié en dernière page du Matin — un très grand quotidien de l’époque — du 24 mars 1939. Dans ce qui est censé être un conte, Charles-Henri Hirsch décrit Paul Léautaud sous le nom de Monsieur Batule, sa maison et ses mauvaises herbes, ses animaux, ses « vieux habits de clown. Sa tête, à la chevelure sale et clairsemée », bien d’autres choses encore.

Paul n’est pas content et répond vertement — un peu trop — à l’occasion de sa chronique de La NRF à paraître le premier mai. Il évoque la « race » à laquelle est censée appartenir Charles-Henry Hirsch, cette triste affaire de Catulle Mendès s’installant dans le ménage Hirsch…

Dans son Journal au 29 mars, il écrit :

J’y arrange Hirsch comme il le mérite.

Puis il envoie la copie à l’imprimeur. Journal au quatorze avril :

Écrire est un phénomène étonnant. Je peine depuis une semaine sur le morceau Charles-Henry Hirsch, et ce soir, sans m’y attendre, je l’ai écrit d’un trait.

Téléphoné à Marie Dormoy pour lui demander de me taper cela dimanche, écrire au net, lisiblement, étant toujours pour moi un martyre. Entendu. J’irai ensuite le mettre à la poste à la gare d’Austerlitz pour que l’imprimerie Bussière l’ait lundi matin.

Le 18 avril, il écrit à Germaine Paulhan :

Reçu ce matin d’autres épreuves. Les voici corrigées.

Je me permets de vous recommander les corrections, et de les recommander à l’imprimerie. Encore plus pour le morceau Hirsch. Il ne faut pas qu’il s’y trouve le moindre mot fautif.

Ce même 18 avril, dans son Journal :

J’ai demandé ce matin son avis à Bernard, comme directeur de revue et s’il avait à publier dans le Mercure ce morceau, sur deux passages un peu délicats du morceau sur Hirsch dans ma prochaine chronique.

Le 23 avril, il écrit à Marie Dormoy, qui est à Bayeux :

J’ai relu tout mon morceau sur Hirsch. Il y a, comme je vous l’ai dit, disproportion tout de même entre ce qu’il m’a fait et ce que je lui rends. Je me suis laissé aller au plaisir d’écrire des choses mordantes. Est-ce cela être méchant ?

Puis il envoie encore des corrections adoucissantes à l’imprimerie (lettre à Marie Dormoy du lendemain).

Dans le Journal au 26 avril, il s’inquiète :

J’ai téléphoné ce matin à l’imprimerie Bussière pour faire supprimer dans ma chronique dramatique, partie Charles-Henry Hirsch, la plaisanterie de mauvais goût sur circonscrire, circoncire. Trop tard. La revue tirée.

Fragment tendancieux de la chronique parue dans La NRF de mai 1939

Dans les journaux, le décret-loi visant l’injure ou la diffamation à l’égard des personnes appartenant, par leur origine, à une race ou à une religion déterminée… (dans la circonstance : les Juifs). Applicable à partir du 1er Mai. Je me demande si le morceau sur Charles-Henry Hirsch, dans ma prochaine chronique dramatique ?… Je viens de préparer ce soir à ce sujet une lettre pour Maurice Garçon que je déposerai chez lui46, avec le numéro du Matin contenant la nouvelle de Hirsch, quand je pourrai penser qu’il a reçu la Nouvelle Revue Française. Il y a un passage dans ma chronique qui m’inquiète : Cela a suffi pour que la race parle en M. Charles-Henry Hirsch… Il est vrai que le décret-loi vise le cas de provocation et qu’elle est plutôt indéniable ici. Je demande à Garçon d’examiner cela.

Autre fragment

Le surlendemain 28 avril :

Arrivé au Mercure, je trouve Garçon, venu pour me voir, à la suite de ma lettre. Il est aussi d’avis que la « nouvelle » Hirsch est une « saleté » et qu’il est indéniable qu’elle s’applique à moi. J’étais pressé par l’heure de mon train. Nous n’avons parlé que très peu de cette affaire. Comme je le lui ai dit, il est nécessaire qu’il lise également ma chronique. Je lui en ai lu la phrase sur : Cela a suffi pour que la race parle en M. Charles-Henry Hirsch… Il est d’avis qu’il est impossible que cela tombe sous le coup du décret-loi. Selon lui : « Ce serait vraiment trop fort. » Il m’a demandé si j’ai répondu à Hirsch soigneusement. Je lui ai dit : « Je crois. » Son avis : il ne bougera pas.

Dans son Journal, Maurice Garçon situe cette visite le lendemain 29 avril :

Je suis allé, pendant que tout le monde discutait un peu vainement des destinées de l’Europe, au Mercure de France où tout ce qui n’est pas « Lettres » ne pénètre pas. Chère vieille maison de la rue de Condé où, sauf qu’on a mis le téléphone, rien n’est changé depuis trente ans.

Je voulais voir le vieux Léautaud qui, depuis quelques jours, est dans tous ses états.

Charles-Henry Hirsch a écrit dans Le Matin un conte, d’ailleurs très amusant, mais qui est d’une méchanceté rare.
[…]
Un ami a apporté le conte à l’écrivain qui […] a répondu dans La Nouvelle Revue française dont le numéro paraîtra demain. Il m’a montré la réponse, elle est cruelle.

Après Charles-Henry Hirsch, deux mois plus tard, Paul Léautaud s’en prend à Émile Henriot, toujours dans La NRF, pages 158-159 du numéro de juillet, dans la rubrique « L’Air du mois » sous le titre : Réception à l’Académie.

Fragment de la page 159 de La NRF de juillet 1939

Le quatre juillet, Émile Henriot47, qui est d’une autre carrure physique, se présente devant Paul Léautaud qui reste de marbre, selon les termes de son Journal. Émile Henriot exige un droit de réponse dans La NRF. Le cinq août (1939), Paul Léautaud écrit à Maurice Garçon :

        Mon cher ami,

Paulhan m’écrit qu’il vous a écrit pour vous demander votre avis dans ma petite affaire avec Émile Henriot.

Le mieux est celui-ci, que j’ai déjà dit à Paulhan, et de répondre en ce sens à Henriot, ce qu’il me dit qu’il a fait :

Le texte d’Henriot ne rentre pas dans le droit de réponse tel qu’il est établi. La revue est au regret de ne pouvoir le publier. Henriot ne peut répondre que sur ce qui a été écrit dans la revue, et non en publiant un fait extérieur, dans lequel la revue n’a eu aucune part et dont elle n’a pas à s’occuper.

Cela me paraît indiscutable.

Je pense que vous jugerez de même.

        Cordialement à vous.

P. Léautaud

Cette affaire entraînera des échanges triangulaires de lettres entre Paul Léautaud, Maurice Garçon et Jean Paulhan jusqu’au 18 août, ce deux derniers étant en vacances. Espérons qu’ils en profitent bien parce que le premier septembre ce sera la mobilisation et bien sûr les relations vont s’espacer.

1940

L’ambiance, on s’en doute, devient amère. Journal littéraire au quatre avril 1940 (ce n’est encore que la « drôle » de guerre) :

Maurice Garçon est venu voir Bernard hier, vers 4 heures, pour affaires de rédaction. Bernard me raconte ce matin : « Maurice Garçon est venu me voir hier. Il m’a parlé de vous. Savez-vous ce qu’il m’a dit : « Je dois avouer que j’ai longtemps considéré Léautaud comme un garçon très gentil, un excellent garçon, mais enfin, n’est-ce pas ! Eh bien ! depuis quelque temps, je m’aperçois que c’est quelqu’un. » Ce pauvre Garçon. (Il n’a pas dit, du moins Bernard ne me l’a pas dit, sur quoi il a fait sa découverte.)

Je mettrai ici pour le remercier un petit trait que je ne crois pas avoir noté. Pendant mon affaire d’expertise avec ma propriétaire, je prie Vallette de venir à un rendez-vous pour le cas où son témoignage serait utile sur la question de mon loyer pendant la guerre 1914-1918. J’ai à discuter pendant près d’une heure avec ma propriétaire, son beau-frère, son avocat, l’expert lui-même, réfutant les dires des uns et des autres. Garçon est assis à côté de moi. Pas un mot. Le rendez-vous fini, nous partons dans sa voiture, Vallette et moi. À peine monté, Vallette a ce mot en souriant : « Eh bien ! Garçon, Léautaud vous a bien défendu. »

Je ne retiens après cela du propos de Garçon que le bon effet sur Bernard, comme le bien qu’on lui dit de différentes parts du morceau Georgette dans le Mercure du 1er, — je le tiens de lui-même, — puisqu’il me faut être soumis à ses dispositions d’esprit ou plutôt d’humeur.

Une petite anecdote pour se détendre. Journal littéraire au 21 mai 1940 :

André Baugé, le chanteur48, raconte. Il passait, tout récemment, sur une route, en voiture. Un gendarme l’arrête, pour lui demander ses papiers. Au même moment, passe une voiture, un général seul, au volant. Baugé dit au gendarme : « Vous me demandez mes papiers. C’est très bien, mais ne pensez-vous pas que vous pourriez les demander à celui-là ? Un général qui conduit lui-même sa voiture… C’est drôle. »

Le gendarme dit : « Hé ! vous avez raison. » Il fait arrêter la voiture, s’approche, demande ses papiers au général. Celui-ci répond : « C’est trop juste… », se baisse, relève le bras avec un revolver, casse la tête au gendarme et file.

Le surlendemain 23 mai :

L’histoire André Baugé : faux général, est vraie. En allant déjeuner, je rencontre Maurice Garçon au coin du boulevard Saint-Germain et rue de l’Éperon49. Je commence à la lui raconter. Il ne me laisse pas la finir, la finit lui-même et me dit du faux général : « Il a été arrêté. » Vraie aussi l’affaire des 100 000 hommes prisonniers, qu’il me confirme aussi. Passe un monsieur qui s’arrête pour lui serrer la main et auquel il me présente. Le professeur à l’École de droit Mestre50, si j’ai bien entendu. Il nous apprend que Rethel est repris par nous. Ce M. Mestre a quatre fils mobilisés, plus trois gendres. Il nous dit : « Mes gendres, encore !… mais mes quatre fils !… »

Le surlendemain encore, 25 mai (1940) :

Maurice Garçon a la manie, quand il vient me voir, de m’appeler : mon vieux. La prochaine fois qu’il recommence, je l’appellerai : petit garçon.

Et encore un surlendemain, le 27 mai :

Ce matin, conversation avec Mandin sur la situation (guerre).

Louis Mandin, correcteur au Mercure, et Paul Léautaud tiennent une conversation sur la langue française, puis :

Pour me montrer pour sa part combien cette dégringolade de la langue est partout, il me parle d’un article de Maurice Garçon, qui doit paraître dans le Mercure51, et qui est plein de : je me rappelle de… Il est partagé entre le désir de laisser passer l’article avec ces fautes grossières, sans les corriger, et le devoir de son emploi, qui est de les signaler à Bernard. Je l’ai assez engagé à les laisser. Si on les signale à Garçon, l’article paru, tant mieux. J’ai déjà eu un mouvement d’antipathie pour lui, un jour qu’il était dans le bureau de Bernard, à la suite de cet article sur L’Éloquence52 qui était à vomir de rhétorique. Je serai enchanté, si Mandin lui laisse ses fautes, de lui en faire compliment.

Moins d’un mois plus tard, le 22 juin 1940, signature de l’Armistice. La guerre cesse d’être « drôle » et fait place à l’Occupation.

À la fin de l’année, le dix décembre :

Tantôt, visite de Maurice Garçon. Il me demande si j’ai vu le numéro de la Nouvelle Revue Française. Il est écœuré de l’article de Chardonne53. « Il est méprisable, cet homme. Il a voulu se mettre dans les bonnes grâces des Allemands comme éditeur. »

Il a eu plusieurs fois ce mot : « Je suis en deuil. Je me considère comme en deuil. » C’est un peu bête.

J’apprends de lui, dans la conversation, qu’il est l’avocat de la Comédie Française. Eh ! bien, la Comédie Française recevra de lui de bons conseils. Garçon n’a rien d’un jurisconsulte54

À la suite de son grave accident de moto de septembre 1936, Jacques Bernard (ici note 37) devient de plus en plus agressif, obnubilé par la collaboration.

1941

Le malheureux Léo Porteret55 est voisin de bureau de Bernard. Journal littéraire au cinq mars 1941 :

Porteret me disait en terminant qu’on ne peut s’imaginer la vie qu’il a, à vivre ainsi toutes ses journées avec lui, à entendre ses propos, exposé à toutes les violences d’humeur qui peuvent le prendre, ses grossièretés de langage, la possibilité de recevoir son congé par simple saute de brutalité d’humeur.

Garçon est arrivé vers 4 heures. Il venait remettre à Bernard le bon à tirer de son livre à paraître : Sur l’éloquence56. Je lui ai dit qu’il n’était pas là. Je me suis mis à lui raconter tout ce que dessus. Gabriel Brunet57 arrive à son tour. Garçon atterré, me disant que dans ces conditions il préférait quitter la maison, ne pas y publier son livre. Sincérité ? Affectation ? Je lui ai dit : « Mais non, Garçon. Voyons ! Pas du tout. Vous n’y changeriez rien. Vous indigner ? lui montrer votre indignation ? Il y a des circonstances où il faut savoir être le plus fin. Gardez votre indignation pour vous. Publiez votre livre. Ne pensez qu’à vous-même. » Il m’a regardé : « Vous avez peut-être raison. » À la fin de l’entretien, il est monté remettre son bon à tirer à Porteret58.

Suit, une fois encore, une ligne de points (il y en a deux dans cette journée), remplaçant la suite de la conversation.

21 avril, toujours en 1941 :

Arrivent Duhamel et Garçon. Duhamel tout maigri, presque le visage d’un vieillard, son pardessus devenu un peu large pour lui. Il a ce mot en me regardant : « Je ressemblerai bientôt à Léautaud59. » Il me dit qu’on parle de la démission de Churchill et de son remplacement par Lloyd George et qu’alors ce serait la paix. Je dis : « La paix, sur notre dos. — Ce n’est pas sûr. — Vous verrez. Les Allemands nous font bonne figure en ce moment. Quand il s’agira de la paix, ils redeviendront ce qu’ils sont : des Allemands. Hitler est un mystique fourbe et cruel, qui n’oubliera pas tout ce qu’il a à venger. »

Le six mai, chez Maurice Garçon, excellent repas :

Déjeuné chez Maurice Garçon. Excellent déjeuner : andouillette, omelette au jambon, pommes de terre sautées dans le beurre, fromage, salade, tous produits de sa ferme du Poitou, que tient et dirige Mme Garçon, installée là-bas depuis près de deux ans, et vrai café. Merveilleuse et adorable chambre à coucher de Garçon dans cette maison du XVIIIe (Banville logeait au rez-de-chaussée), une petite pièce circulaire avec la petite alcôve, boiseries de l’époque, de même la cheminée et la glace. Haute de plafond, de petites portes dans des murs épais pour aller dans le cabinet de toilette, deux ou trois petits fauteuils d’époque. Je ne me lassais pas de regarder tout cela et d’en jouir60.

Je vis très bien sans journaux.

Quelques jours plus tard, ce paragraphe, suite au dimanche onze mai, ne pouvant évidemment être un dimanche :

Garçon, descendant de chez Bernard, entre dans mon bureau pour me dire bonjour. Comme je lui demande comment il va, il me dit qu’il est démoli depuis hier par les nouvelles : l’armée de Syrie a passé aux troupes61 sous les ordres du Général de Gaulle et se trouve ainsi opposée à de nouvelles troupes françaises envoyées. Des Français qui se battent contre des Français. Comme je dis : « Quelles nouvelles ? — Mais mon cher, la guerre civile ! » Je dis, effaré : « La guerre civile, où cela ? — Mais en Syrie. »

Le 26 septembre 1941, Paul est brutalement renvoyé du Mercure par Bernard. Il l’attaque aux prud’hommes.

1942 : Paul Léautaud et la collaboration

Le huit juillet 1942, à propos de cette affaire, aura lieu avec Maurice Garçon une conversation très éclairante concernant le comportement de Paul Léautaud avec les Allemands. La question de cette collaboration hante les Léautaldiens, les met mal à l’aise. Il faut pourtant bien aborder le sujet de temps en temps. Paul Léautaud était-il un « collaborateur » ? La réponse est oui, absolument et sans aucun doute. Mais (et l’on peut ne pas aimer ce mais) a-t-il collaboré avec les autorités allemandes. La réponse est non. La collaboration de Paul Léautaud avec les Allemands n’a été — nous le lirons clairement ci-après — qu’une collaboration de trottoir, comme indiquer son chemin à un Allemand ou de bienséance, comme évoquer et mettre en avant la littérature française. Est-ce mal ? oui. Et répréhensible en un temps où certains voyageurs du métro, pour ne pas partager la même banquette, se levaient dès qu’un Allemand s’asseyait à côté d’eux. Dans la conversation qui suit nous lirons que Maurice Garçon désapprouve nettement Paul Léautaud malgré la sympathie (plus que cela, l’affection) qu’il lui porte. On pense, en lisant le récit de cette conversation, lors de cette soirée de la Vallée-aux-Loups du deux juillet 1935 au cours de laquelle Paul Léautaud a un peu avancé ses opinions politiques dans un milieu progressiste : « Il était minuit. D’habitude, un invité ou un autre, ayant une voiture, regagnant Paris par la route qui passe devant ma rue, s’offrait à me prendre pour m’y déposer. Ce soir, personne. Je suis revenu à pied. » Voici, clairement décrites par lui-même, les opinions de Paul Léautaud :

Rue de Seine, au coin du boulevard Saint-Germain, je rencontre Maurice Garçon. Il me demande de mes nouvelles. Je lui parle de mon affaire aux Prud’hommes avec Bernard. Il me fait lui raconter mes différents règlements. Cela nous mène à sa porte. Il m’invite à monter un moment chez lui. Il me conseille vivement de me faire assister, si la conciliation n’aboutit pas, par son ancien secrétaire, Vitry, spécialiste dans les affaires de Prud’hommes. Je lui objecte que je connais, comme c’est naturel, mon affaire mieux que personne, que, de plus, devant une juridiction comme les Prud’hommes, cela peut faire mauvais effet de se présenter armé de la présence d’un avocat. Il me répond que je peux manquer de clarté dans mes explications, qu’un avocat est utile pour cette clarté. Je suis renseigné là-dessus, et par l’exemple de Garçon lui-même dans mon affaire avec ma propriétaire.

Arrive un ami à lui, qui habite Douai62, ou en vient, qui doit être professeur. Il raconte des histoires d’occupation dans toute la région : Pas-de-Calais, Nord. Avec Garçon, appréciations pis que pendre sur les collaborateurs. Garçon a eu ces mots, à un moment : « Il est incontestable que ce sont des gredins. » Je raconte, moi, des histoires à l’avantage des Allemands. Elles ne prennent pas. Je raconte mes histoires personnelles à cet égard : l’officier allemand pour lequel j’ai rebroussé chemin depuis la place Saint-Michel pour lui montrer le Sénat, dont il m’avait demandé le chemin, du coin de la rue de Seine et du boulevard Saint-Germain, ma conversation avec l’officier allemand, au Mercure, grand amateur des œuvres de Claudel63 et mes communications téléphoniques avec des libraires pour arriver à le renseigner sur le document qu’il cherchait sur Claudel, ma conversation à propos de Renan, vendredi dernier64, avec ce jeune soldat allemand à la librairie Loize. Garçon et son ami sourient, se moquent même un peu de moi. Garçon a ces mots, d’un ton goguenard : « C’est décidément chez vous une vocation. » Je réplique que j’estime servir mon pays en me montrant courtois et obligeant avec ces gens, quand ils sont eux-mêmes extrêmement courtois. Que ce jeune soldat allemand, par exemple, pourra dire que, s’intéressant à Renan, il a rencontré un Français qui, spontanément, lui en a parlé, l’a renseigné sur ce sujet, lui a indiqué des livres à lire. Je vois bien que je ne convaincs pas. Je parle des livres de ce capitaine : Jardins et Routes65. J’en cite des traits. Garçon ne trouve à dire à son ami que : « Vous croyez cela, vous ? » L’autre fait signe que, plutôt, non. Je dis qu’on ne peut pas supposer que cet officier ait raconté, par exemple, sa conduite à l’égard du convoi de 10 000 prisonniers français en l’inventant, alors qu’il peut se trouver fût-ce un seul de ces prisonniers pour lui dire que son récit est faux. Je raconte aussi ce que j’ai vu, dans les premiers jours de l’occupation, étant à prendre un café dans ce bureau de tabac-café, boulevard des Italiens, à côté du Napolitain66, deux ou trois convois de prisonniers français passant sur le boulevard, un officier allemand assis à la terrasse se levant, venant au comptoir du tabac, achetant une bonne quantité de paquets de cigarettes et allant les jeter à ces hommes. Toujours expression moqueuse et même de doute de Garçon et de son ami. Garçon va alors jusqu’à dire qu’il faut être de mauvaise foi, qu’il ne s’agit pas en ce moment de parler en individus, que nous faisons partie d’un groupement, que l’intérêt de ce groupement compte seul, qu’il faut être de mauvaise foi. Je lui ai dit qu’il m’est impossible d’accepter ce point de vue67 et que je trouve et soutiens, au contraire, qu’il faut reconnaître ce qu’il y a de bon, même chez son ennemi. Ce qu’il disait là s’accorde bien avec la réponse qu’il m’a faite, dans mon bureau du Mercure, s’indignant des récits de Chardonne sur des faits d’occupation en Charente, le traitant de misérable, quand je lui dis : « Mais enfin ! si c’est vrai, pourtant ! — Il ne fallait pas le dire. » Il a tout de même fini par être de mon avis qu’il y a des bons et des mauvais partout, que les Allemands ont été en général très sévères pour les faits de vol en pays occupés, qu’ils ont aussi ce mérite, comme vainqueurs, de ne pas aimer l’aplatissement. J’ai raconté l’histoire de ce laveur de voiture, à Montrouge, racontant comme un haut fait l’assassinat d’un malheureux enfant allemand dans une baraque à moitié démolie, dans un village allemand frontière, guerre 1914-1918, par lui et quelques camarades. Comme je dis : « Je n’ai eu aucune part à cette abomination. N’empêche que j’en ai honte », Garçon daigne dire qu’il n’en est lui-même pas très fier non plus. Garçon et son ami, et la dactylographe de Garçon, dans les mêmes opinions qu’eux deux, doivent être renseignés sur mes sentiments, à la chaleur que j’ai mise dans ces propos.

À un moment, on a appelé Garçon au téléphone. L’ex-recteur de l’Université Roussy68, révoqué, je crois bien, pour opinions pro-anglaises. À ce que j’ai entendu des réponses de Garçon, il était question de ses procès contre Je suis partout69 (qu’il a gagnés du reste) et d’affaires plus ou moins « gaullistes ».

La conversation est venue ensuite, amenée par Garçon, sur Bernard et mon renvoi du Mercure, sur Valéry et nos très anciennes relations, Vallette, Dumur. J’ai fait, pendant trois quarts d’heure, un bon « numéro » d’anecdotes sur Bernard, sa mégalomanie, les « mots » que je lui ai servis à ce sujet, la scène de mon congédiement au Mercure, lui violent, injurieux, moi me moquant et le raillant, sur Valéry, ses principes pour la publication d’un livre tels qu’il me les débita quand je le retrouvai un jour à la N.R.F., la visite à lui de Boylesve70 pour l’Académie, les exemples de la simplicité de Valéry dans ses rencontres d’amis de jeunesse (l’ami de Montpellier, Redonnel71, moi-même), ses propos malicieux dans les déjeuners à la Vallée-aux-Loups, l’histoire de l’album de la dame autrichienne : Les Pensées sont fermées le dimanche72, sa sortie à sa réception à l’Académie. Sur Vallette : ma demande d’augmentation et sa réponse : ma place, « une place d’amateur », quelques jours après ses paroles dures à propos de mon retard le matin et ma réplique : « Je croyais que c’était une place d’amateur », l’histoire du changement de nom d’Alphonse de Châteaubriant73 conseillé par Grasset pour l’édition de son premier livre, Monsieur des Lourdines, etc., etc., me levant, marchant, me rasseyant, imitant les physionomies, jouant les personnages à mon habitude. Quand j’ai pris congé, Garçon, en me disant au revoir : « Cela m’a fait joliment plaisir de vous voir. » J’ai eu ma dernière réplique, avec le jeu de physionomie appropriée : « Je comprends cela. »

Jolie histoire d’album racontée par Garçon, comme pendant à celle à moi racontée par Valéry : « Les Pensées sont fermées le dimanche. » Il y a longtemps, alors qu’il était jeune avocat, mais déjà connu, une jeune fille, dans une soirée, lui présente son album, en le priant d’y écrire quelque chose. Garçon, ne trouvant rien, écrit : Bon pour une plaidoirie. Dix-huit ans après, il reçoit la visite d’un monsieur venant lui demander de l’assister dans un procès et qui, ses explications terminées, tire de sa poche l’album et lui montre son : Bon pour une plaidoirie. C’était le mari de l’ancienne jeune fille. Garçon fit honneur à sa signature. La cause était d’ailleurs excellente, et il la gagna.

Le onze juillet (nous sommes toujours en 1942), Paul Léautaud, qui ne quitte plus guère Fontenay, a « à aller à Paris » :

Je suis passé chez Maurice Garçon, à qui je voulais rendre compte de la petite séance aux Prud’hommes hier. Il était au Palais. J’y suis allé, assis devant la porte de son vestiaire, pour ne pas le manquer. Monde des avocats en robe. Pas changé depuis Daumier. Beaucoup d’avocats. Garçon arrive. Le temps qu’il ôte sa robe. Nous avons pris ensemble le chemin de la rue de l’Éperon. Place Saint-Michel, devant le restaurant (chic) qui fait le coin du quai des Grands-Augustins, rencontre d’un ami à lui, médecin de l’Identité judiciaire. Il lui dit qu’il a justement déjeuné (à ce restaurant) avec Pierre Benoit, qui lui a demandé de lui faire connaître quel livre il doit lire pour se documenter sur les empoisonnements, renseignement dont il a besoin pour son prochain roman74. Ledit médecin de l’Identité judiciaire va le faire savoir à Garçon, qui en informera Benoit. Je demande à Garçon ce qu’il pense des femmes avocats. Il me répond qu’on avait bâti de grands espoirs sur leur compte. Cela n’a rien donné. Selon lui, les femmes ne sont pas faites pour cela. À peine deux ou trois, qui arrivent à pouvoir être des « collaboratrices », la capacité d’un bon clerc d’avoué. Je lui ai donné un exemplaire de mes Notes retrouvées75, avec cet envoi :

À Maurice Garçon
chacun plaide à sa façon.

J’ai aussi demandé à Garçon comment il se fait qu’il n’est pas décoré. Il m’a répondu que cela ne l’a jamais intéressé.

Le cinq octobre (toujours 1942) :

Rencontré Garçon, boulevard Saint-Germain, devant le magasin Berteil76. Marché avec lui jusqu’à sa porte, rue de l’Éperon. Il me demande s’il est vrai que Mandin a été fusillé. Je lui dis ce que j’en sais, c’est-à-dire : rien, le propos de Bernard « Il a dû être fusillé », — ce qui n’est pas un renseignement. J’ajoute que je ne peux croire qu’on l’ait exécuté avant le retour de la décision sur le recours en grâce signé par lui et appuyé par certaines notabilités littéraires, bien qu’on m’ait dit que cela est fort possible. Garçon m’assure qu’on en a eu des exemples. Il est de mon avis sur l’enfantillage d’actes comme celui de Mandin77. C’est puéril, cela a été son mot. Tout comme les attentats. « Cela ne change rien à rien et atteint des innocents. » Nous parlons de la guerre. Je lui parle de la prise bien probable de Madagascar78. Il me répond avec conviction que l’Angleterre nous la rendra. Je lui réponds que les Anglais n’ont jamais rendu ce qu’ils ont pris. Je lui montre la sujétion dans laquelle l’Angleterre restera plus ou moins à l’égard de l’Amérique (il en convient), des troupes américaines qui se trouvent massées, paraît-il, dans l’Afrique du Sud. Il me répond que le point est qu’en tout cas, les Américains, eux, nous rendront ce qu’ils auront pris. Arrivés à sa porte, il me demande si j’ai connu Banville79. Je lui dis : « Non », et que je le regrette, que j’aurais bien voulu le voir. Il me dit : « Il avait un très beau visage… » Je lui dis : « Un très beau visage ?… Avec un nez en l’air comme était le sien ? ? ? Il était original, voilà tout. » Je lui dis que ses Souvenirs80, que je n’ai pas lus, sont, paraît-il, un très beau livre, puis, qu’il n’a jamais voulu être de l’Académie (en me souvenant que lui, Garçon, se propose bien d’en être. Ce qu’il m’a dit un jour, à ce propos, et de son père, qui aurait bien voulu en être. « Ce jour-là j’irai sur sa tombe et je lui dirai : “Eh bien, papa, c’est fait : j’en suis !” »). Il me dit : « Mais si on était venu le lui offrir ? » Je lui raconte alors le mot de Banville à Coppée lui disant, ou insistant pour qu’il se présente : « Et si on vous apportait votre élection sur un plat d’argent ?… — Je prendrais le plat d’argent. »

Premier décembre 1942 :

Ce matin, lettre de Maurice Garçon, me faisant part de la mort de Pierre Dufay81, que sa femme de ménage a trouvé un matin dans son lit, déjà froid. Dufay vivant seul à Montmorency au milieu de ses livres et de ses fiches. Garçon a trouvé cela très bien : « Il s’est éteint sans douleur, finissant sa vie en finissant de lire. »
[…]
Cario82 fait une exposition de ses paysages dans une galerie de la rue de Seine. Il m’a envoyé une invitation pour le vernissage, aujourd’hui. J’y suis allé. Rencontré là un ami de Maurice Garçon, que je n’ai pas reconnu, mais qui me connaît très bien, qui m’apprend : « Garçon a été arrêté chez lui, emmené, interrogé pendant six heures, puis relâché, avec des excuses. Pendant ce temps, perquisition chez lui83. »

Le cinq décembre, Paul Léautaud est invité à déjeuner chez Jean Galtier-Boissière84.

Comme je lui parlais de l’arrestation de Garçon pendant six heures (arrestation qu’il connaît, et j’apprends de lui que c’est le dessinateur Dignimont85, grand ami de Garçon, qui me l’a apprise mardi dernier à l’Exposition Cario), de Mandin, qui certainement a été fusillé, j’apprends de lui que Dorsenne est en prison depuis un an, arrêté pour « gaullisme », faisant même partie d’une sorte de « cellule » gaulliste86.

Pendant que nous parlions en prenant le café, on téléphone. Mme Galtier-Boissière va à l’appareil. Elle revient : « C’est Garçon qui demande si on veut venir déjeuner demain. » Galtier-Boissière : « Dis oui. » Puis à moi : « Il veut nous raconter son affaire (son arrestation). »

1943

Un an passe, nous sommes le deux novembre 1943. Paul Léautaud est invité à déjeuner chez Jean Galtier-Boissière.

Accueil charmant comme toujours de Galtier et de sa femme, et excellent petit déjeuner avec du vrai café, fait pour moi, ce que je crois volontiers. Nous avons bien ri de ce à quoi je pensais en montant son escalier, que les perspectives, les pronostics concernant les Allemands que m’a développés Galtier à nos précédents déjeuners commencent à se réaliser ou commencent à être en voie de l’être. Appris de lui, que lui a appris Garçon, que les cinq assassins du Docteur Guérin, que Garçon a réussi à faire échapper à la peine de mort87, ont été fusillés par les Allemands. Je ne m’attendris pas sur eux à ce sujet. Ce Docteur Guérin soignait une femme de la localité. Un soir, un jeune homme, parent de cette femme, son neveu je crois, vient le trouver et lui dit que sa tante ne va pas. Le Docteur Guérin prend sa canne et son chapeau et se met en route avec le jeune homme. Au détour d’une route, dans la nuit, il se trouve devant quatre autres jeunes gens qui, le premier se joignant à eux, l’assassinent. Et cinq jeunes gens de bonne famille. J’ai vu dans un journal que Garçon s’est élevé aux plus grandes hauteurs de la pensée humaine dans sa plaidoirie pour ces jeunes bandits. Je disais à Galtier-Boissière que je me propose la première fois que je verrai Garçon de me dire ce qu’il a bien pu dire dans sa plaidoirie qui atteignît ainsi les « plus grandes hauteurs de la pensée humaine ». Galtier-Boissière m’a dit que Garçon a fait imprimer sa plaidoirie, un tirage restreint et clandestin. Il m’a promis d’en avoir un exemplaire pour moi88.

1944

Journal de Maurice Garçon au 18 mars 1944 :

Vu Léautaud. Il est préoccupé de la mort, qu’il craint, et de la publication posthume de son journal.

Pour ses étrennes, il s’est acheté une concession dans je ne sais quel cimetière89. Le choix de la place lui avait donné bien des tracas. Il en avait trouvé une lui convenant mais qui a été acquise par un autre avant qu’il se soit décidé. Il a parcouru le cimetière avec le gardien pour se fixer ailleurs et, enfin, il a trouvé. C’est contre un mur. Il n’y a qu’un voisin. Il est enchanté parce que le gardien lui a dit :

— Je vois que monsieur veut être tranquille.

Il veut être incinéré parce que l’idée de la putréfaction lui soulève le cœur, et on mettra l’urne dans le caveau.

Restent les mémoires :

— On ne peut avoir confiance en personne, dit-il. Les meilleurs amis sont des traîtres. Ils ont des ménagements qui leur font manquer à leurs promesses. Ils émasculent les textes pour ne pas gêner tel ou tel… Il n’y a pas d’exécuteur testamentaire honnête s’il est homme de lettres et s’il a des relations.

À force de chercher, Léautaud a trouvé une solution. Le journal est copié à deux exemplaires. Celui destiné à être publié est légué à quelqu’un qui, ni de près ni de loin, ne touche à la littérature :

— Un épicier ! Je l’ai prévenu que ça lui rapporterait de l’argent, surtout s’il ne supprime rien.

— Et l’autre exemplaire ?

— Il est secrètement déposé dans une bibliothèque de province. On le retrouvera un jour et on pourra par-là vérifier si le texte publié est bien conforme.

Il ricane, se frotte les mains :

— On en lira de drôles, là-dedans !

Ça promet.

1947 : L’affaire Bachelin

Hors les habituelles ratiocinations, notamment à propos de la conversation du huit juillet 1942 chez Maurice Garçon, plus grand-chose ne se passe entre les deux hommes jusqu’à cette fin juillet 1947, à propos de la succession Bachelin.

Henri Bachelin, né en mars 1879 est mort d’une hémorragie cérébrale en septembre 1941, à l’âge de 62 ans. Paul Léautaud et Henri Bachelin se sont un peu fréquentés sans s’apprécier plus que cela. Henri Bachelin est surtout connu des léautaldiens par sa publication de la première intégrale des œuvres de Jules Renard et de son Journal. Jules Renard, Maurice Garçon, Paul Léautaud, Henri Bachelin ont tous quatre tenu et publié en partie leur journal. En 1947, de nombreuses œuvres d’Henri Bachelin, qui a touché un peu à tout, ont été publiées mais pas son Journal, dont s’inquiète la veuve. Parce qu’il y a une veuve, cauchemar de tous les diaristes. En août 1914, comme beaucoup d’hommes avant de partir à la guerre, Henri Bachelin a épousé Catherine Monnet (1874-1953). Et voici la Catherine dans le bureau de Maurice Garçon, il ne s’agit pas de faire n’importe quoi, il y a des sous à ramasser.

Le Journal d’Henri Bachelin, sans être celui de Paul Léautaud, ce n’est pas n’importe quoi. Il est, depuis plus de quinze ans (août 2009), en cours de publication en volumes de trois cents pages. À raison de deux ou trois années de journal par volume mais trois volumes en quinze ans, nous serons tous morts avant la fin. En même temps, comme il est quasiment impossible de l’acheter, certains y trouveront une certaine cohérence.

Donc, la veuve.

Le 29 juillet 1947, peut-être la veille, Paul Léautaud reçoit une lettre :

Tantôt, longue lettre de Maurice Garçon en ce moment à son domaine de Montplaisir, près Ligugé, Mme Bachelin lui a apporté et déposé le Journal de Bachelin, dont elle voulait si bien me nier l’existence, alors que Bachelin m’en parlait souvent quand il venait me voir au Mercure, le chargeant de sa publication. Il m’expose ses réflexions, ses hésitations, sa résolution de ne rien révéler jusqu’au « bon à tirer », me demande mon avis sur tout cela. Je lui ai répondu aujourd’hui même.

        Mon cher ami,

Je réponds à votre lettre, et comme s’il s’agissait de moi-même, ayant moi aussi des papiers de ce genre, sur le compte desquels je suis loin d’être tranquille, pour leur publication, si je la laisse à faire, et à la recherche de la meilleure solution, ayant à revenir complètement sur cette mission confiée à une sotte et coquine90, cela, ce qui est le plus fort, sans illusion sur son compte, et ne lui ayant rien caché, dès le premier jour, de mon manque complet de confiance. La meilleure solution : c’est-à-dire oiseau rare tel que vous me paraissez l’être dans tout le contenu de votre lettre, c’est-à-dire muet sur sa mission, fidèle au texte, le gardant secret jusqu’au bon à tirer et solide à l’avance devant toutes démarches de tiers et sollicitations de tiers, se doutant être au nombre des personnages de l’ouvrage. Et à ce sujet, je vous le dis tout de suite : je garde et garderai absolument pour moi la connaissance de votre possession de ces papiers et de la mission qui vous a été confiée.

Après cela, voici mon avis, je vous le répète, comme s’il s’agissait de moi-même.

1o Méfiez-vous de Madame Bachelin, comme de toutes les veuves, vous connaissez comme moi les exemples. Qu’elle garde le secret elle-même, et qu’au dernier moment, elle ne vous désavoue sur aucun point, à aucun sujet.

J’ai eu, depuis la mort de Bachelin, quelques algarades de sa part, et même publiques, notamment lors d’une réunion commémorative de Bachelin dans un café de la place de l’Observatoire91. Je savais l’existence du journal de Bachelin, qui m’en parlait souvent, dans ses visites dans mon bureau du Mercure. J’ai voulu, un jour, la rencontrant, lui en parler à elle. Dénégations, serments, protestations. Le tout fort véhément, que ce journal n’existait pas, n’avait jamais existé, et quelque temps après, à cette réunion de café, traité publiquement par elle, à ce sujet, de menteur. (Notez qu’il ne m’échappe pas qu’en un sens elle avait raison de nier l’existence de ce Journal — j’aurais bien dû faire de même pour ma part mais elle aurait pu le faire autrement.) La rencontrant une autre fois au Mercure, je pris le parti de la plaisanter pour sa petite comédie, toujours accompagnée de mots excessifs.

2o Vous devez tout publier, au complet92, dans les termes mêmes. (Bachelin n’étant plus là pour les suppressions dont il a parlé et ne pouvant vous substituer à lui dans un complet hasard), de quelques gens qu’il s’agisse, même si certains détails sont inexacts, (ce qui peut se trouver et qui ne peut vous être imputable), même s’il est des passages grossiers, (Bachelin en était plein dans sa conversation et à l’égard des gens), une seule réserve étant à observer : les traits ou détails concernant la vie privée, je n’ai rien à vous apprendre sur ce point93.

Je suis sûr que c’était là comme l’entendait Bachelin, qui était un peu une brute, doublée d’un complet ivrogne, mais un être franc, honnête, probe jusqu’au côté farouche. C’est à lui, et à lui seul, que vous devez penser. Hors lui, rien ne compte, personne, pas même sa femme. Je suis tenté de dire : surtout sa femme.

Bachelin m’a raconté les détails de sa publication du Journal de Jules Renard — venu même exprès me voir dans mon bureau du Mercure, avec plein d’indignation — ses difficultés, ses discussions, avec Madame Renard, ses colères devant les restrictions qu’elle lui imposait, sa brouille enfin avec elle et la porte claquée par lui pour toujours devant ce fait : non seulement Madame Renard pour la publication, a tronqué d’un bon tiers le Journal de Renard, mais ce bon tiers, elle l’a mis au feu. Pure action d’une coquine autant que d’une sotte. En admettant qu’il y eût, dans cette partie, des choses obligeant à les réserver — je crois qu’il s’y trouvait aussi des passages sur la liaison de Renard avec une actrice dont le nom ne m’est pas présent en ce moment94 — elle aurait pu au moins la déposer chez un notaire, dans une bibliothèque, etc., etc. Les veuves d’écrivains : elles réunissent en double la trahison féminine : vivante et posthume. Il n’y a encore aujourd’hui qu’un seul exemple conjugal et filial du respect absolu d’une œuvre littéraire : la famille Renan.

Il me reste à vous dire, mon cher ami, que je suis touché, et même honoré, de votre confiance en moi, à me mettre au courant de cette affaire du Journal de Bachelin et de la charge que vous en avez. Je vous le réitère : il en sera de ma part, comme si je n’en savais rien.

        Très cordialement à vous

P. Léautaud

Quatre jours plus tard, samedi deux août, nouvelle lettre de Maurice Garçon :

Nouvelle lettre de Maurice Garçon, en réponse à ma réponse à sa première lettre sur le Journal Bachelin. Agacé par mon écriture, pas mal de mots étant restés illisibles pour lui, il me dit que si mon Journal est écrit de cette façon, le publicateur que j’aurai désigné m’enverra faire lanlaire.

        À Maurice Garçon

Lundi 4 août 1947

        Mon cher Ami,

Je m’excuse pour mon écriture. Je me suis pourtant appliqué. Ma lettre terminée, j’ai refait certaines lettres défectueuses. Il faut qu’il fasse aussi chaud à Montplaisir qu’à Paris pour que vous ayez eu cet agacement.

Mais 1o : depuis trois ans je n’ai plus que 20 % de vue, moi qui trottais si allégrement dans Paris, qui écrivais en courant, il me faut maintenant marcher en surveillant bien les défauts du sol, et aussi en surveillant un peu mon écriture.

2o L’encre qu’on vend actuellement, même la marque Antoine, est épaisse, presque huileuse : une vraie camelote95.

Je pense en effet qu’on peut avoir toute confiance et sécurité dans Madame Bachelin. Son soin à nier l’existence du Journal de son mari, son excellente idée d’avoir recours à vous et de vous le confier, tout ce qu’elle paraît bien révéler de fidélité à la mémoire et aux écrits de Bachelin, sont des témoignages probants. Nous aurons enfin une veuve à ne pas ranger dans les « veuves abusives ».

Il m’est revenu un petit souvenir un petit peu drôle, dont le fait noté par moi à sa place. Je ne sais plus quelle année, le ménage Bachelin était allé passer ses vacances à Antony96. Aller passer ses vacances à Antony ! Enfin, cela les changeait toujours un peu de la rue Truffaut97. Il faut vous dire aussi que lorsque Bachelin allait passer ses vacances dans un endroit ou un autre en province, il en revenait chaque fois furieux, ce qu’il m’exprimait quelquefois dans une visite à mon bureau du Mercure. Il fréquentait fort les bistrots dans ses villégiatures, se mêlant aux conversations, et jamais d’accord naturellement avec ses interlocuteurs, les engueulait copieusement et Dieu sait avec quel vocabulaire. « Encore un coin plein de salauds, me disait-il. Je n’y refoutrai jamais les pieds. »

Donc, en vacances à Antony, je reçus l’invitation à aller les voir. Je les vois encore tous les deux assis sur un petit canapé, l’un à côté de l’autre. Un petit débat s’éleva entre eux sur ce point : que fallait-il souhaiter pour leur mort : que ce fût lui avant elle, ou elle avant lui ? Bachelin dit à sa femme : « Il vaudrait mieux que ce soit vous, car, moi parti, vous seriez sans ressources. » Madame Bachelin se montra d’un avis complètement opposé : « Et moi je dis qu’il vaudra mieux que ce soit vous, car, sans moi, vous tomberiez dans une ivrognerie complète. »

Bachelin, dans sa jeunesse, était employé de je ne sais quelle sorte. Malgré le conseil contraire de Vallette qu’il vint consulter à ce sujet, il quitta son emploi pour se lancer complètement dans la littérature. Madame Bachelin était employée au Crédit Lyonnais (je ne crois pas me tromper de banque). C’était elle qui faisait bouillir la marmite. Bachelin était chargé de faire le marché chaque matin. Il faisait danser l’anse du panier. Quand il avait atteint cent sous, il allait au bordel.

        Mes cordialités, mon cher Maître

Trois jours plus tard, le sept août 1947 :

Ce soir, en rentrant, 3e lettre de Garçon sur le Journal Bachelin. Le voilà qui se méfie de la véracité complète de ce Journal, qu’il y « flaire une fabrication non concomitante au temps réel », et il me donne les dates de trois passages dans lesquels je suis en cause en me demandant d’en vérifier l’exactitude, aux mêmes dates de mon Journal. (Il s’agit, chez Bachelin, de visites que nous nous sommes faites, de conversations, etc.98)

Garçon me parle ensuite de son Journal, à lui aussi, qu’il tient depuis 37 ans, sans en avoir parlé à personne. Trente-cinq cahiers, qu’il n’avait jamais rouverts, qu’il vient de parcourir, dans lesquels il retrouve « des puérilités, des enthousiasmes, des fureurs », et il croit que « les vacances ne se termineront pas sans que tout cela soit foutu au feu. Inutile que mes enfants trouvent cet amas incohérent et rempli de contradictions, où il y a pourtant des choses bien curieuses. Voilà où j’en suis pour avoir lu le Journal de notre copain ! ! ! ».

Trois jours encore et Paul écrit une quatrième lettre à Maurice Garçon datée du dix août :

        Mon cher Ami,

Il y a tout de même des moments drôles dans la vie. Voyez ce papier que je vous envoie. Dirait-on pas un « petit exploit » comme on dit dans le théâtre du XVIIe siècle. Vous en rirez certainement comme j’en ai ri moi-même en le mettant sous enveloppe, après la corvée de la copie. Il est vrai que vous aurez celle de la lecture.

Abandonnez votre méfiance à l’égard du Journal Bachelin, ou plutôt vos soupçons de certains renseignements. Je suis d’avis qu’il doit en n’être absolument rien. Il était bien trop entier, bien trop doué de finesse et de malice, en un mot bien trop brut (dans le sens de mal façonné)99.

Quant à votre Journal à vous, j’espère que vous ne pensez pas pour de bon à le mettre au feu. Dans tout Journal il y a du mauvais, du passable, de l’entre les deux, de l’inutile, et toujours de l’excellent. Il n’y a que les « Journaux intimes » qui sont très souvent assommants par la description des « états d’âme » de l’auteur. Quand on est un écrivain de faits, de tableaux et de circonstances extérieures à soi, on est toujours intéressant, quel que soit l’homme qu’on est et de quelque classe on soit. Et vous, avec votre vie au barreau !… Vous devez le savoir aussi bien que moi : les journaux, les mémoires, les correspondances, sont les seuls écrits qui survivent, par ce qu’ils peignent des hommes et des époques. À côté d’eux, l’Histoire, avec un grand H, camelote romancée ou partisane.

        Cordialement

Seize août :

Ce matin, lettre de Maurice Garçon (la 4e)100, toujours à propos du Journal Bachelin. Il me fait part de cette rencontre qu’il a bien raison de trouver comique. Dans la copie que je lui ai envoyée de passages de mon Journal concernant Bachelin, qu’il voulait confronter avec les passages du sien aux mêmes dates, il y en a un où j’écris que Bachelin avec ses façons mêmes d’élocution est exaspérant. Bachelin, lui, me trouvait insupportable.

Garçon me dit « qu’il n’y a rien dans le Journal de Bachelin du point de vue de l’histoire du temps, qu’il en ressort qu’il ne connaissait personne, qu’il allait des Marges au Mercure et du Mercure au Journal101, en passant par chez Kahan102, qu’il tournait en rond dans un tout petit cercle, mais que ce qui est (dans son Journal) d’un très grand intérêt, c’est le côté intérieur de l’homme, dont il n’est plus permis de rien ignorer. Il a voulu raconter ce qu’il voyait, et comme il ne voyait rien c’est lui-même qu’il racontait sans s’en apercevoir. Par-là, je ne vous cache pas que j’ai souvent été bien ému. Le pauvre type n’a pas été heureux. Sa vie est une suite ininterrompue de déboires, d’où des fureurs, des tristesses, des découragements, parfois des espoirs puérils. Pitoyable existence.

« Et vous savez, sa femme, c’est une bien brave personne décidément. »

Garçon me fait l’effet d’être bien sentimental.

Évoquons une dernière fois Henri Bachelin ; le trois mai de l’année suivante (1948) :

Remis tantôt à M. de Sacy les épreuves corrigées de mon fragment de Journal : Henri Bachelin et Sacha Guitry.

Ces fragments paraîtront dans le numéro de juillet. Ils sont datés d’août 1937, avril et décembre 1946 (page 434).

1954 la perte du manuscrit de 1953

Le dernier événement de la vie de Paul est la perte par La Table ronde, de son manuscrit de l’année 1953. La Table ronde étant éditée par Plon, c’est de Plon dont il est question dans le Journal. Maurice Garçon représentera Paul Léautaud dans cette affaire. Cet événement sera traité en détail dans une page à paraître ici le quinze février 2026. Tous les rapports de Maurice Garçon avec Paul Léautaud y seront évidemment consignés.

Notes

1       Voir le récit de cette soirée dans le Journal de Maurice Garçon à la même date.

2       Cet établissement minuscule est réputé comme étant le plus ancien restaurant de Paris, fondé en 1680 et toujours actif au 36 rue de Grenelle, entre le boulevard Raspail et le boulevard Saint-Germain, près de la librairie Gallimard.

3       Jean Galtier-Boissière (1891-1966), journaliste et romancier. C’est dans les tranchées d’août 1915 que JGB sort les premiers numéros du Crapouillot, journal des tranchées, humoristique comme tous ses concurrents mais où la réalité de la guerre n’est pas absente, au point parfois d’activer la censure. Le nom du journal est celui d’un petit canon. À la fin de la guerre JGB a poursuivi la publication du titre, qui est devenu une revue littéraire et artistique bimensuelle accueillant des écrivains souvent atypiques, de gauche ou anarchistes. Le journal sera suspendu en 1939 et reprendra en 1947.

4       On a un peu de mal à imaginer Roland Dorgelès (Rolland Maurice Lecavelé, 1885-1973), auteur des Croix de bois en 1919 comme un joyeux luron. C’est pourtant ce qu’il a été avant la première guerre mondiale où il est devenu journaliste après des études d’architecture. Réformé deux fois, Roland Dorgelès a dû se faire appuyer par le directeur de son journal, Georges Clemenceau, afin de pouvoir se faire engager en août 1914. Cet entêtement qui lui a valu d’écrire son premier roman lui a apporté la fortune et la gloire. Ces Croix de bois n’ont pas obtenu le prix Goncourt, qui sera devancé par À l’ombre des jeunes filles en fleurs. La concurrence était rude et le pari ingagnable. Il faut dire aussi que les cinq précédents prix Goncourt avaient été réservés à des écrivains combattant (Adrien Bertrand, René Benjamin, Henri Barbusse, Henry Malherbe et Georges Duhamel) et que l’on voulait peut-être passer à autre chose. Dix ans plus tard Roland Dorgelès a toutefois pu être consolé en prenant le huitième couvert de l’académie Goncourt suite à l’excellent Georges Courteline. Il sera même élu président de cette académie en 1954 en remplacement de Colette.

5       André Warnod (1885-1960), romancier populaire et critique d’art, a publié, cette année 1922 Les Bals de Paris, chez Grès.

6       Dans sa chronique des Nouvelles littéraires du 14 avril de cette année 1923 « Un salon littéraire », Paul Léautaud a massacré cette pauvre Aurel. Cette affaire est donnée et détail dans la page « Aurel III »

7       Cette épicerie Brunet se trouvait au bas d’un des deux immeubles contigu à la brasserie Lipp. De nos jours, l’idée d’une petite épicerie à cette adresse ayant Paul Léautaud pour client apparaît aux Parisiens complètement surréaliste. Tous les habitants du quartier font leurs courses au marché Saint-Germain.

8       Voir le Journal de Maurice Garçon daté de juillet 1928 (MG n’indiquait pas toujours de date plus précise).

9       Comme l’article du docteur Morlet : « Glozel, le premier âge de l’argile » (Mercure du premier octobre, page 104) ou celui du quinze octobre. La « Chronique de Glozel » deviendra récurrente dans le Mercure pendant plusieurs numéros, jusqu’à culminer à 59 pages en deux articles dans le numéro du premier décembre.

10     René Dussaud, conservateur du musée du Louvre et épigraphiste.

11     Émile Garçon (1851-1922), docteur en droit en 1877, agrégé des facultés de droit en 1880, professeur de droit criminel et de législation pénale comparée à la faculté de droit de Paris.

12     Marcel Coulon (1873-1959), traducteur du Provençal tout en étant magistrat, procureur de la République. Marcel Coulon écrit dans les journaux sous la signature de Marc Testis. Il a été « horriblement long et lourd » dans son discours d’inauguration du buste de Remy de Gourmont à Coutances le 24 septembre 1922. Marcel Coulon rédigera 150 textes pour le Mercure, entre juin 1909 et septembre 1939, surtout la rubrique des « Questions juridiques ». Pour l’activité de procureur de la République de Marcel Coulon voir à la fin de la journée du quatorze décembre 1925.

13     Dans son édition de la Correspondance générale de Paul Léautaud, Marie Dormoy avance en note que cette « découverte intéressante » (l’expression provient sans doute de Maurice Garçon dans une lettre précédente), est le « Mots propos et anecdotes » de Paul Léautaud paru dans Le Crapouillot. Il semble s’agir davantage de la traduction d’un texte d’Oscar Wilde évoqué ici en note quinze ci-dessous.

14     Voir à la fin de la journée du douze janvier.

15     Le volume en question est la traduction, par Henry Davray pour le Mercure, de la plaquette (une cinquantaine de pages), d’Oscar Wilde, accompagnée ici de La vie de prison en Angleterre et de Poèmes en prose. La première édition française de ce texte est parue dans le Mercure de mai 1898.

16     Frank (sans c) Harris (1856-1931), journaliste américain (émigré à treize ans) d’origine irlandaise, biographe d’Oscar Wilde.

17     Henry Durand-Davray (1873-1944), traducteur et critique littéraire, spécialiste de la littérature anglaise au Mercure, où il a écrit 413 articles entre 1896 et 1938.

18     Dix rue de l’Éperon. Une plaque est apposée.

19     Ce lycée, situé au deux rue de l’Éperon a été, dans les années 1880, le premier lycée de jeunes filles de Paris, qui était en fait une « prépa » à l’école Normale supérieure de jeunes filles (ENSJF), de Sèvres jusqu’en 1940. La mixité du lycée date de 1962.

20     Voir le Journal de Maurice Garçon au 21 mai 1942.

21     Hugues Delorme (Georges Thiébost, 1868-1942), poète, auteur dramatique et journaliste. Dans le Mercure du seize novembre 1907, Maurice Boissard a rendu compte de L’Homme rouge et la femme verte, pochade en un acte, en vers, de MM. Hugues Delorme et Armand Normès.

22     Lettre à André Rouveyre du cinq novembre 1914.

23     Le Livre de la jungle, propriété du Mercure de France depuis sa traduction en 1899 par Louis Fabulet et Robert d’Humières, a été publié par Kra l’an dernier après avoir été publié par Delagrave en 1920, évidemment avec l’accord du Mercure. On peut penser que Louis Fabulet n’y a pas trouvé son compte et que Delagrave en a pâti. Quant à Robert d’Humières il est mort au combat en 1915.

24     Les premiers signes de la mauvaise santé de Louis Dumur sont apparus en février. Il se fera opérer (cancer de la gorge) dans trois semaines, le 21 février. Et mourra trois ans plus tard, le jour du printemps 1933.

25     Le vingt avril à 17 heures trente. Antoine Fouquier-Tinville (1746-guillotiné en 1795), homme de loi, accusateur public du tribunal révolutionnaire, cousin de Camille Desmoulins. Accusateur acharné, Fouquier-Tinville est crédité de deux mille condamnations en moins de dix-huit mois, excès qui lui vaudra la disgrâce réclamée par ses ennemis puis sa condamnation et exécution à son tour.

26     Maurice Garçon (1889-1967) a épousé en 1921 Suzanne Grivellé (1891-1977), qui avait été mariée une première fois avec Henri Pointet (1886-mort à la guerre en 1917).

27     Note de Pascal Fouché et Pascale Froment : « À deux kilomètres du centre-ville et en pleine campagne, la propriété de Montplaisir, acquise le 4 décembre 1930, comprend une grande maison d’habitation, une ferme et des terres. » La famille Garçon connaît bien l’endroit. Selon les mêmes auteurs, Émile Garçon (note 39 ci-dessous)), le père (1851-1922), avocat lui aussi (né à Poitiers), avait acheté un « chalet » à Ligugé en 1893.

28     L’Amant de lady Chatterley, roman du britannique David Herbert Lawrence (1885-1930) a été publié à Florence en mai 1928, où il avait été écrit (1 000 exemplaires signés et numérotés) et n’a pu paraître en Grande-Bretagne qu’en 1960 où il fit scandale. Le texte français (399 pages) est paru chez Gallimard avec une préface d’André Malraux.

29     Jean Chiappe (1878-1940), préfet de police de Paris d’avril 1927 à février 1934 avant d’être élu président du Conseil municipal en 1935 puis député de la Seine de 1936 à 1940.

30     Journal littéraire au cinq juin 1931 : « Des bruits courent sur l’achat, la mainmise, par la librairie Hachette, de la Nouvelle Revue française. J’en parlais ce soir à Vallette. Il n’y peut croire. »

31     Une histoire de rupture de contrat à propos de Souvenirs d’enfance.

32     « Journal particulier ». Paul aurait donc tenu un Journal particulier en 1932, jamais édité ? En même temps, dans l’édition papier, seul le mot « Journal » est en italiques. On peut ainsi comprendre, comme il est écrit, qu’il s’agit d’un journal particulier à cette affaire, autrement dit un dossier. Mais dans ce cas, Paul, l’ancien clerc, aurait écrit « dossier ».

Fragment de l’édition papier.

33     Maurice Garçon « La vraie histoire de Jud », Mercure du quinze juillet 1937 pages 246-266. Le cinq décembre 1860, Charles Jud a assassiné dans le train de nuit de Troyes à Paris pour le voler, Louis Poinsot, président de la chambre à la Cour impériale de Paris. Le compte-rendu détaillé de l’affaire est paru dans le Journal des débats du 17 octobre 1861, page trois. Charles Jud aurait inspiré le personnage de Fantômas. Cette affaire est à l’origine de l’installation des signaux d’alarme dans les trains.

34     Alexandre Zévaès (Alexandre Bourson, 1873-1953), militant socialiste, avocat, homme politique et écrivain, spécialiste de l’histoire du socialisme et de la Troisième République. Alexandre Zévaès a été trois fois député de l’Isère, de 1898 à 1910.

35     Après la mort de Louis Dumur, puis d’Alfred Vallette en septembre 1935, Georges Duhamel a pris la direction du Mercure, jusqu’en février 1938.

36     Maurice Garçon sera élu à l’Académie française de quatre avril 1946 après bien des péripéties dont le récit est très agréable à lire dans les années 1939-1945 de son Journal.

37     Il s’agit du « sinistre Jacques Bernard » évoqué par Marie Dormoy dans son Histoire du Journal, qui prendra la direction du Mercure de France après la mort d’Alfred Vallette et le court intermède de Georges Duhamel. Jacques Bernard est cité près de 700 fois dans le Journal.

38     L’unique mention d’une visite de Maurice Garçon au Mercure en 1936 (non reproduite ici), est au 14 février : « Garçon venu ce soir pour voir Rachilde, pour ses affaires de succession. Il est passé un moment dans mon bureau. J’en ai profité pour lui parler de mon projet de dépôt de mon Journal à la Bibliothèque Doucet,… » La visite mentionnée ici semble être à une autre occasion, qui n’a pas été notée dans le Journal.

39     Note en double, supprimée.

40     Un mot manquant. Fait ?

41     Journal littéraire au 28 octobre 1938 : « Je vais d’ailleurs refaire mon testament. J’en ai fait le projet ces derniers soirs. Il faut que les garanties soient égales pour Mme Cayssac et pour Marie Dormoy. »

42     La conduite de la veuve de Jules Renard lors de la publication du Journal de son mari en 1927 avait beaucoup choqué Paul Léautaud.

43     Lucien Descaves (1861-1949), journaliste, romancier et auteur dramatique naturaliste et libertaire. Lucien Descaves s’est rendu célèbre par Les Sous-offs, roman antimilitariste pour lequel il a été traduit en cour d’assises pour injures à l’armée et outrages aux bonnes mœurs. Acquitté en 1890, il a donné d’autres œuvres dans le même ton. Rédacteur au journal L’Aurore au moment de l’affaire Dreyfus, il lui apporte son soutien. Lucien Descaves est secrétaire de l’académie Goncourt.

44     Joris-Karl Huysmans (1848-1907) a d’abord été un romancier naturaliste, proche d’Émile Zola. Vers la quarantaine, J.-K. Huysmans changera d’écriture en se tournant vers ce que l’on appellera l’esthétique « fin de siècle », qui apparaît de nos jours décadente, illustrée par son roman À rebours. Suite à cela, et après la rencontre de Jules Barbey d’Aurevilly, J.-K. Huysmans accomplira la fin du long et douloureux chemin vers la conversion avec En route, puis La Cathédrale, pour finir retiré dans une abbaye bénédictine. Voir, dans le Journal littéraire, l’enterrement de J.-K. Huysmans au quinze mai 1907. Joris-Karl Huysmans était voisin de Maurice Garçon à Ligugé.

Fragment d’une lettre de J.-K. Huysmans à Lucien Descaves datée de Ligugé, le 21 mai 1901, l’un et l’autre faisant alors partie de l’académie Goncourt »

45     Charles-Henry Hirsch (1870-1948), poète, romancier et dramaturge, responsable, au Mercure, de la rubrique des « Revues » depuis 1898, en même temps qu’il était employé de banque jusqu’en 1907. C.-H. Hirsch est aussi un auteur de romans populaires ou naturalistes, comme son célèbre (à l’époque) Le Tigre et Coquelicot de 1905 chez Albin Michel, ou licencieux comme Poupée fragile, chez Flammarion en 1907. En 1910, il a été un des défenseurs des Fleurs du mal. Charles-Henry Hirsch est l’un des auteurs Mercure les plus prolifiques avec 792 textes, d’août 1892 à décembre 1939. Il est aujourd’hui essentiellement connu comme l’auteur du scénario du film Cœur de lilas (Anatole Litvak 1931) avec Jean Gabin. On ne confondra évidemment pas Charles-Henri Hirsch avec son homonyme Louis-Daniel Hirsch, administrateur de la NRF.

46     Maurice Garçon habitait au dix rue de l’Éperon, à moins de cinq-cents mètres du Mercure, de l’autre côté du boulevard Saint-Germain, vers Saint-Michel.

47     Émile Henriot (Émile Maigrot, 1889-1961), poète, écrivain, essayiste et critique. Membre de l’Académie française en 1945, Émile Henriot sera critique littéraire au Monde à la Libération. Il sera parfois appelé « Le Petit Henriot » pour le distinguer de son père.

48     André Baugé (1893-1966), peintre, baryton classique et comédien.

49     Journal de Maurice Garçon : « J’ai rencontré Léautaud au coin de ma rue. Il portait son déjeuner dans un cabas. Comme à l’habitude, il était grimaçant. / Nous avons bavardé un moment sur le bord du trottoir. Il est irrité plus contre le trouble et le désordre intérieur que contre l’avance des ennemis. Il vitupère. » Lire la suite de la journée entièrement réservée à Paul Léautaud.

50     Achille Mestre (1874-1960), agrégé de droit public en 1899, professeur de droit à Toulouse puis à Paris en 1922.

51     Le dernier texte de Maurice Garçon, Apiste ou le fondement moral de l’éloquence, est paru en ouverture du Mercure du premier avril 1940. Rien ne paraîtra de Maurice Garçon en 1947 ni en 1948.

52     « Apiste ou le fondement moral de l’éloquence », en ouverture du Mercure d’avril 1940 : « Apiste jouit d’un grand crédit auprès de la foule. Il est disert, impétueux et paré de mille qualités brillantes. Lorsqu’il parle, il semble que son âme même s’exprime par sa bouche. Il jette du feu par les yeux. Ses gestes accompagnent harmonieusement ses paroles. Dès qu’il se lève, il paraît si grave que tous les regards se portent sur lui. À peine a-t-i1 commencé son discours qu’on retient sa respiration. À mesure qu’il développe ses arguments, on se sent convaincre. Lorsqu’il achève, on est transporté d’enthousiasme. / Pourtant, en dépit de l’apparence, tout n’est qu’art dans son jeu. II ne croit à rien et fait bon accueil à tous ceux qui le sollicitent. Il embrasse avec une égale frénésie tous les intérêts qu’on lui propose de soutenir. II ne se préoccupe point de savoir si la cause qu’il défend est juste. Il compte pour si peu sa propre opinion qu’on peut se demander s’il en a une. Il ne recherche que le succès et ne recule pour vaincre ni devant la dissimulation, ni devant le mensonge… »

53     Après un arrêt, comme de nombreux journaux et revues dans l’expectative, La NRF a cessé de paraître à l’entrée des Allemands dans Paris puis a été l’une des premières revues à reparaître, dès ce numéro du premier décembre sous la direction de Drieu. L’article de Jacques Chardonne, « Un été à la Maurie », ouvre ce numéro de reprise après un avant-propos. Dans le contexte, lue de nos jours, cette nouvelle est particulièrement malaisante.

54     Paul Léautaud, on l’a compris, a été très déçu de l’inaction de Maurice Garçon lors de ses démêlés avec sa propriétaire, sans vouloir considérer qu’un pénaliste n’est pas nécessairement spécialiste des baux locatifs. Le tort vient de Paul, qui a préféré la facilité à un spécialiste. On peut penser que Maurice Garçon n’a pas osé refuser… ou s’est cru capable.

55     Léo Porteret, journaliste et écrivain et poète, est co-auteur, avec Bertrand Guégan et Maxime Laignel-Lavastine, d’une Histoire générale de la médecine, de la pharmacie, de l’art dentaire et de l’art vétérinaire… en trois volumes chez Albin Michel, parus de 1936 à 1949. Léo Porteret a aussi publié dans le Mercure du premier avril 1933 Le Jardin inutile, poème. Léo Porteret est employé du Mercure depuis le début de 1938 comme chef de fabrication. Il est peu apprécié de Paul Léautaud.

56     Maurice Garçon, Essai sur l’éloquence judiciaire, Mercure 1941, 66 pages. On ne confondra pas cet ouvrage avec son Tableau de l’éloquence judiciaire paru chez Correa en 1943 dans la collection « Les grandes professions françaises », 396 pages.

57     Romancier et enseignant, Gabriel Brunet (1889-1964), a été critique littéraire, au Mercure de 1928 à 1940 suite à la mort de Jean de Gourmont.

58     Journal de Maurice Garçon au six mars 1941 : « Au Mercure de France, je viens de porter mon bon à tirer. Je suis arrêté à l’entresol par Léautaud. Il est hors de lui, roule plus que d’habitude des yeux furibonds. / — Ne montez pas, il n’est pas là… Il est chez ses amis… / Il faut comprendre que « il », c’est Bernard, et que ses amis sont les Allemands. Le brave Léautaud est dans un grand état d’indignation. Si ce qu’il dit est vrai, il y a de quoi. / Il paraît que Bernard ne manque pas une occasion de se réjouir de notre défaite et qu’il la proclame sans cesse avec satisfaction. Devant moi, jusqu’à présent, il a été plus modéré. Comme je manifeste quelques doutes et que je parais croire à une exagération, Léautaud me saisit par le col et me dit à voix basse et comme avec effroi : / — Vous n’y croyez pas ? Eh bien je vais vous dire une chose qui vous convaincra. Quand, dans son bureau, quelqu’un lui dit une chose défavorable à ces messieurs, sur le dos de sa carte de visite, il fait un rapport. Je l’ai vu… » Indépendamment de la tristesse du propos on ne peut qu’être amusé en songeant à l’image du petit Paul saisissant par le col l’immense (à l’époque) Maurice Garçon qui devait bien mesurer un mètre quatre-vingt-dix.

59     Journal de Maurice Garçon au 21 avril : « Vu Duhamel. Il est maigri, triste, inquiet. Je l’avais méconnu au début de l’hiver. La faute en est à Jacques Bernard qui me l’avait diffamé. À la vérité, Duhamel est resté ferme dans ses opinions anciennes. On le persécute un peu. Un de ses livres a été mis au pilon. Il en a un autre, fait pour continuer la Chronique des Pasquier, que Bernard conserve en manuscrit depuis quatre mois sans oser ni le faire paraître ni même le soumettre à la censure allemande de peur de déplaire. » Le livre auquel MG fait allusion ici est l’avant-dernier livre de la série, Susanne et les jeunes hommes (315 pages), qui paraîtra au Mercure en novembre prochain.

60     Journal de Maurice Garçon de ce six mai 1941 : « Léautaud vient déjeuner chez moi. Il me dit : / — Je ne pourrais plus vivre si je devais manquer de tabac et de café. Si le café venait à me manquer, je crois que je serais capable de tout, même de me marier pour en avoir… / Et il a gloussé comme un vieux singe. / Puis me racontant comment une guenon s’est réfugiée chez lui venant on ne sait d’où et la manière dont il l’a apprivoisée, il termina : / — Aujourd’hui, j’en suis à me demander si c’est moi qui ai pris ses gestes ou si c’est elle qui m’imite… / Et il avait vraiment l’air d’une vieille guenon en m’expliquant ça. »

61     On peut comprendre que l’armée syrienne a rejoint les troupes de Charles de Gaulle. Voir le chapitre « L’orient » des Mémoires de guerre (première partie : L’Appel), page 144 de l’édition Plon 1954 (et page 145 de l’édition Pléiade de 2000) : « Vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples. »

62     Maurice Garçon est né à Lille mais ça n’a peut-être rien à voir.

63     Sept mars 1941.

64     Trois juillet 1942.

65     Ernst Jünger, Jardins et routes, pages de journal 1939-1940, Plon 1942, 244 pages.

66     Ce café Napolitain se trouvait au début de boulevard des Capucines, à l’angle de la rue Louis-Le Grand.

67     Très souvent, dans les années à venir, Paul Léautaud se souviendra de cet argument et jamais ne l’admettra.

68     Gustave Roussy (1874-1948), neurologue et cancérologue suisse, naturalisé français. Interne des hôpitaux de Paris en 1901, agrégé en 1908, doyen de la faculté de médecine en 1933, fondateur et directeur de l’institut du Cancer de Villejuif en 1934, recteur de l’académie de Paris en 1937. Suspecté d’idées de gauche (réelles), Gustave Roussy a été démis de ses fonctios par le Gouvernement de Vichy puis largement rétabli et honoré à la Libération.

69     Ce journal est resté l’archétype, avec Gringoire, Au pilori, La Gerbe et, bien entendu, L’Action française, de la presse collaborationniste sous l’occupation.

70     L’œuvre de René Boylesve (René Tardiveau, 1867-1926) est souvent inspirée par ses souvenirs d’enfance ou de voyage ou, parfois, de l’histoire de la Touraine. Il sera académicien français en 1918. Son nom sera le premier cité par Paul Valéry lors de son discours de remerciement à l’Académie française, le 23 juin 1927, six mois après sa mort. Voir Les Nouvelles littéraires du 26 janvier 1926.

71     Paul-Cyprien Redonnel (1860-1935), poète, écrivain et créateur de revues, défenseur très actif de la culture occitane et du régionalisme. Secrétaire du sénateur Jules Simon, puis de Léon Deschamps, Paul Redonnel a participé activement à la création de La Plume (1889), revue à laquelle il a été attaché jusqu’à la fin du siècle. Il a ensuite créé plusieurs revues, occitanes ou occultistes, avec des succès divers. Paul Redonnel a été employé du Mercure, à l’incitation de Guy-Charles Cros (voir au quatre novembre 1927). Voir sa chronique nécrologique dans les « Échos » du Mercure du 15 mars 1930.

72     Voir au trente avril 1939.

73     Alphonse van Bredenbeck de Châteaubriant (1877-1951), prix Goncourt en 1911 pour Monsieur des Lourdines, écrivain d’extrême droite, collaborateur dès les premières heures de la guerre et condamné à mort par contumace en 1948 alors qu’il s’est réfugié en Autriche. L’édition originale de Monsieur des Lourdines est parue chez Grasset sous le nom d’Alphonse de Châteaubriant.

74     Très vraisemblablement Lunegarde, paru chez Albin Michel en 1942.

75     Ces Notes retrouvées, offertes à Marie Dormoy, ont parues chez Jacques Haumont, achevées d’imprimer le quinze février de cette année 1942.

76     Ce modiste et chapelier se trouvait au 134, boulevard Saint-Germain, à l’angle de la rue Mazarine. Le trajet jusqu’à la rue de l’Éperon a donc été fort court.

77     Des tracts. Dénoncé, c’est sa machine à écrire qui l’a perdu.

78     Conduite par les Britanniques, ce fut une « petite bataille », même à l’échelle de l’île qui fit 150 morts et 500 blessés de mai à novembre 1942. Le but était surtout d’éviter que cette île fut prise par les Japonais.

79     Théodore Faullain de Banville (1823-1891), poète, auteur et critique dramatique. Considéré de son vivant comme un poète majeur, il était l’ami de Victor Hugo, de Charles Baudelaire et de Théophile Gautier.

Benedict Masson (1819-1893) : Théodore de Banville en 1862

80     Théodore de Banville, Mes souvenirs, Charpentier 1882, 466 pages. Nombreux chapitres de ce livre portent des noms d’auteurs. En 1890, année précédant sa mort, Théodore de Banville publiera L’Âme de Paris, nouveaux souvenirs, Charpentier, 294 pages.

81     Pierre Dufay (1864-1942), bibliothécaire de la ville de Blois (vers 1920), collaborateur du Mercure, rédacteur en chef de L’intermédiaire des chercheurs et des curieux. Pierre Dufay est aussi membre de la Société archéologique de l’Orléanais et de la Société des sciences et des lettres du Loir-et-Cher (Gallica). Pierre Dufay a écrit soixante articles pour le Mercure entre avril 1897 et juillet 1939. Voir les circonstances de sa mort le premier décembre 1942.

82     Louis Cario (1876-1960), docteur en droit en 1904, commissaire répartiteur des contributions directes et homme de lettres et peintre amateur. Louis Cario a été, en 1937, pressenti par Paul Léautaud comme exécuteur testamentaire.

83     Voir le Journal de Maurice Garçon au 21 novembre 1942.

84     Jean Galtier-Boissière a déjà été objet ici de la note 3. Lire, de Jean Galtier-Boissière Mon Journal pendant l’occupation, paru à la Jeune parque en janvier 1945 (achevé d’imprimer le trente décembre).

85     André Dignimont (1891-1961), peintre et illustrateur. En 1948, paraîtra chez Richard Anacréon, des fragments du Journal déjà parus dans L’Arche, illustrés de quatre eaux-fortes originales d’André Dignimont. Tirage à 70 exemplaires achevés d’imprimer « le 15 février 1948 ».

86     Jean Dorsenne (Jean Troufleau, 1892-1945), journaliste au Journal des débats. En 1920 Jean Dorsenne épouse Micheline Picard, journaliste elle aussi, qui commence une carrière d’écrivain sous le pseudonyme de Michel Candie. En 1921, le jeune couple a embarqué à bord d’un voilier qui les a conduit à Tahiti où ils sont resté jusqu’en 1926. À son retour en métropole, Jean Dorsenne a écrit pour L’Intransigeant et Le Figaro en même temps qu’il publiait plusieurs romans populaires d’inspiration polynésienne dont Les Révoltés du Bounty. Résistant pendant la seconde Guerre mondiale, Jean Dorsenne a été arrêté par la Gestapo en février 1942 et mourra d’une pneumonie à Buchenwald. « En 1940, après avoir refusé sa signature à des publications pro-allemandes et une place de rédacteur en chef dans un journal trop dévoué à l’occupant, Dorsenne […] collabora à des organisations patriotiques. Arrêté en 1941 […] on retrouve sa trace, à Sarrebruck en décembre 1943 [puis à] Oranienburg [où il est mort] de misère et de coups à Buchenwald, après avoir été torturé trois jours durant. / Avant son arrestation, Dorsenne m’avait dit que les éditions Mornay préparaient une édition de luxe d’un de ses ouvrages. Dignimont en avait accepté l’illustration. » Patrick O’Reilly, « Jean Dorsenne », Journal de la Société des océanistes, tome 2, 1946. pp. 220-221.

87     Extraits du Journal de Maurice Garçon au 11 août 1943 : « Au mois de mai dernier, un médecin de Poitiers, le docteur Guérin, a été assassiné dans des conditions assez atroces. On est venu l’appeler de nuit pour soigner un malade. Tandis qu’il se rendait à cet appel, il fut entouré, dans une rue déserte, par quatre ou cinq jeunes gens qui l’assommèrent à coups de matraque puis l’achevèrent à coups de poignard. On releva 14 blessures. / La radio anglaise vanta cet exploit. De fait, la victime était un assez immonde individu [qui] écrivait […] dans un journal local, et se faisait un devoir de dénoncer ses compatriotes aux autorités allemandes […]. » Voir aussi Gilles Antonowicz, Mort d’un Collabo, 13 mai 1943, Coédition Scrineo/Nicolas Eybalin, collection Au vif de l’histoire, 2013, 316 pages.

88     Voir, du même Gilles Antonowicz, Maurice Garçon. Procès historiques, Les Belles lettres 2019, 208 pages. Cet ouvrage rassemble les plaidoiries de quatre procès : L’affaire Grynszpan (1938), Les piqueuses d’Orsay (1942), L’exécution du docteur Guérin (1943) et René Hardy (1947 et 1950).

89     Châtenay-Malabry.

90     Marie Dormoy.

91     Il n’y a pas de place de l’Observatoire, à Paris. Paul Léautaud a voulu rester discret pour ne pas impliquer des personnes ayant participé à cette « réunion commémorative » en étant plus précis sur le lieu. Néanmoins n’importe quel lecteur de journaux à l’époque pouvait comprendre qu’il s’agit de La Closerie des Lilas, à l’angle du boulevard du Montparnasse et de l’avenue de l’observatoire.

92     Cette recommandation (à Maurice Garçon !) peut laisser croire que Maurice Garçon envisage une publication du Journal d’Henri Bachelin. Il n’est est rien. La lettre de Maurice Garçon n’est pas parvenue jusqu’à nous et il est vraisemblable qu’elle a été détruite avec de nombreux papiers par Paul Léautaud quelques temps avant de partir pour son dernier séjour à la Vallée-aux-Loups. Dans son texte « Le journal de deux amis » qui paraîtra dans La Revue de Paris d’octobre 1958, Maurice Garçon écrira que Madame Bachelin « me demanda de lui servir de conseil » pour la publication. Rien d’autre.

Pourtant il existait. Elle l’avait lu avec piété, retrouvant de page en page le minutieux détail des jours passés. Elle fut un peu effrayée de certaines appréciations concernant ceux qui avaient fréquenté son ménage ; c’est dans cette conjoncture que, rendue incertaine sur la décision qu’elle devait prendre, elle me demanda de lui servir de conseil et me confia le manuscrit pour elle si précieux. Il fallait des loisirs, car l’ouvrage était important et long à lire. J’attendis la venue des vacances et je l’emportai avec moi à la campagne en 1947.
Pendant plusieurs semaines je vécus ainsi dans l’intimité de Bachelin, suivant le détail de ses réflexions les plus intimes. Triste tableau plein d’amertume et de rancœurs provoquées par une vie ratée. Je retrouvais là tous nos amis passés au crible. Parfois lui-même comprenait l’inutilité de sa propre minutie. Un jour, il écrivit : « En rentrant, pris l’apéritif au restaurant-hôtel de la rue de la Mairie. Je le jure, je trouve inopérant, futile et ridicule de noter les détails de cet ordre. Ils ne m’intéressent plus du tout. Peut-être évolution. Mais à quoi bon ? »

93     Note de Marie Dormoy (contredisant la note précédente), dans son édition de la Correspondance générale : « Mme Bachelin ayant supprimé un grand nombre de passages, Maurice Garçon a refusé de faire l’édition de ce Journal. »

94     Georgette Pinel (1849-1920) a épousé en décembre 1869 François de Rorthays de Saint-Hilaire (1837-1884). Georgette, devenue de Rorthays de Saint-Hilaire, pensionnaire à la Comédie-Française, a pris pour pseudonyme Danièle Davyle. Elle avait quinze ans de plus que Jules Renard.

95     Les encres Antoine était une marque parisienne fondée en 1840. Le pluriel est justifié par le fait que les natures d’encre étaient différentes selon les professions, vraisemblablement en rapport avec les types de papier utilisés, qui étaient aussi différents selon les métiers. C’est ainsi qu’en 1888 a été commercialisée l’« encre d’état-civil » nécessitant une longue conservation. Il y avait aussi une encre adaptée aux cachets marquant le linge de maison qui partait en blanchisserie puis plus tard, en 1924, une encre pour chèques, à séchage rapide, puis l’encre spéciale pour stylo-plume… malgré des diversifications comme les rubans de machine à écrire ou le papier carbone, la marque a disparu en 1960.

96     Journal au 19 août 1937 : « Été passer l’après-midi chez Bachelin, dans sa villégiature à Antony, où il occupe, pour deux mois, à 250 francs par mois, un pavillon dont sont locataires des compatriotes de la Nièvre. »

97     L’Ermite des Batignolles (selon André Billy) habitait 70 rue Truffaut depuis 1912.

98     Une édition d’un Journal comparé, croisant les journaux de Paul Léautaud et d’Henri Bachelin, tentée par Patricia Franchini, fidèle lectrice de leautaud.com a été rapidement abandonnée : il n’y avait rien à comparer.

99     Commentaire de Maurice Garçon dans La Revue de Paris, op. cit. : « L’enveloppe qui contenait cette lettre était épaisse. Elle contenait un singulier document. Ce que Léautaud appelait le « petit exploit » était une copie de son journal pour les jours indiqués. Il avait établi sa copie au dos de bandes bleues du Mercure portant au verso les adresses des abonnés et ces bandes, collées bout à bout, formaient une feuille de 1,26 mètre de long sur 0,14 mètre de large ! / Ainsi ai-je pu juger de la sincérité de mes deux amis, mais aussi de leur égale aigreur. »

100   Non, la cinquième.

101   Le Journal, quotidien « à un sou » fondé en 1892 par Fernand Xau, a été l’un des plus grand journaux parisiens jusqu’à la guerre de 1914 et a continué jusqu’à la suivante.

102   Stanislas Kahan (1893-1955), directeur des éditions Trianon, qui n’ont duré que cinq ans, de 1928 à 1933, produisant des ouvrages illustrées de semi-luxe.