Lieu d’asile

Petite page d’été publiée le quinze août 2025, à lire en moins d’un quart d’heure.

Journal littéraire de Paul Léautaud au 23 octobre 1940, après trois mois du guerre :

Il va paraître en novembre un nouveau livre de Duhamel. Il l’avait d’abord signé : Cauchois, le nom d’un personnage de Vie des martyrs ou de Civilisation1. Il s’est ensuite ravisé et le publie sous son nom. Le titre : Lieu d’asile, mai-juillet 1940. Bernard m’en a parlé ce matin, au sujet de l’annonce à la Bibliographie. C’est une sorte de journal du séjour de Duhamel dans un hôpital de Laval2, à soigner et opérer des évacués et des réfugiés. Bernard dit que ce livre va faire répandre des flots de larmes et qu’on irait à cent mille que cela ne l’étonnerait pas. C’est d’une pitié, d’un attendrissement, d’une générosité, d’une lamentation, avec une adresse à doser, répartir, mélanger tout cela, que c’en est diabolique. J’ai eu alors ce mot sur Duhamel : « Il a le diabolisme de la pitié. » Bernard était ravi. « Vous ravivez tout, vous le peignez au complet d’un mot. » Je crois qu’en effet ce mot est bien tout Duhamel. Encore un livre de bas étage à son actif3.

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En 1983 au Mercure de France est paru Le Livre de l’amertume de Georges Duhamel, mort en 1966. Ces souvenirs sont « présentés et annotés » par son fils Bernard. Bernard Duhamel donne parfois la plume à César Santelli (1889-1971), familier de la famille et père du réalisateur de télévision Claude Santelli. Dans cet ouvrage, César Santelli évoque, à partir de la page 292 les circonstances ayant conduit à l’écriture de ce livre, épuisé depuis plusieurs années et qui ne reparaîtra sans doute jamais.

Georges Duhamel ne quitte pas la rue de Liège pendant la « drôle de guerre ». Voici juin et la route de Paris ouverte. Duhamel se rend à Rennes à la rencontre de ses fils. Il traverse une ville comme tant d’autres, désertée par les autorités, par tous les notables et aussi hélas ! par les médecins qui abandonnent à leur sort, là comme ailleurs, les malades et aussi les blessés de la bataille. Duhamel se souvenant qu’il fut chirurgien chef de l’auto-chir XVI, offre ses services au médecin chef de l’hôpital de Rennes, demeuré à son poste. Celui-ci accepte avec d’autant plus de reconnaissance que les blessés civils, victimes essentiellement des bombardements aériens, affluent dans un hôpital complètement dépourvu de chirurgien.

Georges Duhamel revêtant à vingt ans de distance la même blouse qu’il a portée cinquante mois sur le front de 14-18, recommence à fouiller les chairs, recommence à panser les plaies, recommence à guérir et à consoler. Plus de six cents blessés sont ainsi soignés et opérés par ses soins. Sa tâche terminée, il revient à sa maison de Paris, 31, rue de Liège et écrit sous la dictée des blessés de Rennes, la nouvelle Vie des martyrs4 1940, qu’il intitule : Lieu d’asile.

Ce petit livre va être à l’origine du premier conflit avec la puissance occupante. Celle-ci lui a déjà témoigné le bienveillant intérêt qu’elle porte à l’auteur de Positions françaises5 et du Mémorial de la guerre blanche6, en procédant à deux perquisitions minutieuses dans l’appartement de la rue de Liège. Toute la correspondance de Duhamel — lettres de toute nature et de toute origine venues du monde entier, hommages et demandes de conseils, félicitations et Confessions de minuit7 de Salavins en détresse — les brutes de la Gestapo fouillent et saisissent au hasard avec une incompréhension et une sottise qui prêteraient à sourire si les temps n’étaient aussi graves. […].

Mais revenons à Lieu d’asile. Ce petit ouvrage, dans lequel le mot allemand n’est même jamais prononcé, a été imprimé et édité par le Mercure de France, où commence à sévir Jacques Bernard, qui deviendra l’intime des services de la propagande allemande et que la cour de justice a condamné depuis à cinq années de réclusion. Étant donné que le récit ne donne évidemment prise à aucune critique, puisqu’il n’est que la relation fidèle de la souffrance et de la détresse des victimes de la guerre, J. Bernard lui-même ne fait aucune objection. Duhamel se rend un matin rue de Condé, au Mercure, pour faire son service de presse.

Il vient de dédicacer quelques exemplaires lorsqu’un coup de téléphone rageur et impérieux provenant de la Propaganda-Staffel lui intime l’ordre d’interrompre ce travail et annonce que les exemplaires de Lieu d’asile vont être saisis et mis au pilori, ce qui est suivi d’exécution dès le lendemain. Mais l’occupant ne s’en tient pas là. Quelques jours après, Duhamel est convoqué comme un criminel à la Propaganda-Staffel et il a la surprise de se trouver face à face avec un jeune homme qu’il reconnaît pour l’avoir accueilli fraternellement, comme tant d’autres, dans son cabinet d’écrivain, avant la guerre.

César Santelli révèle que le jeune homme en question est Karl Heinz Bremer (1911-1942), historien, membre du parti nazi en mai 1937, lecteur à la Sorbonne et à l’École normale supérieure en 1936 puis adjoint au directeur de l’Institut allemand de Paris de 1940 à 1942, proche de Robert Brasillach. Bremer, tombé en disgrâce, mourra sur le front de l’est, à Novgorod en mai 1942.

Mais revenons au récit de Paul Léautaud, au 22 novembre 1940 :

C’est demain matin samedi que Duhamel a rendez-vous avec les autorités allemandes pour la publication de son livre : Lieu d’asile. Nous verrons ce qui en sortira : l’autorisation de paraître ou l’interdiction. Bernard m’expliquait que ce livre, tout en n’étant que le livre d’un médecin qui a soigné des évacués blessés, sans rien sur la guerre avec les Allemands, n’en est pas moins un livre contre eux, puisque toutes ces foules de gens blessés sur les routes ont pour cause l’arrivée de leurs armées. Il me dit qu’il s’y trouve même des mots, placés adroitement, qui en disent long sans en avoir l’air, par exemple quand il parle de gens atteints dans des refuges. Il me parle du service de presse qui n’aura pas lieu d’être considérable, étant donné le petit nombre de journaux actuellement, — et ce fait, par-dessus le marché : La France au travail8 avait imprimé un petit article sur Duhamel, en annonçant la publication de ce nouveau livre, les autorités allemandes l’ont fait enlever. Selon Bernard : c’est à l’homme qu’ils en ont.

Trois jours plus tard, le 25 novembre :

Le livre de Duhamel : Le Lieu d’asile ne sera pas mis en vente. D’ordre des autorités allemandes, deux officiers venus samedi au Mercure voir Bernard, tous les exemplaires du tirage sont mis sous scellés au dernier étage de la maison. Ils devaient revenir aujourd’hui à 5 heures vérifier l’inventaire de ce travail. On ne les a pas vus. Le compte exact des exemplaires doit leur être fourni et pas un exemplaire ne doit sortir.

Voici, d’après ce que m’en a dit Bernard, comment s’est passée la visite de Duhamel, samedi matin, au Docteur Kaiser9. Quand il est arrivé, il a dû attendre. Au bout d’un moment, il s’est adressé à une sorte de dactylographe qui était dans la pièce d’attente : « Voulez-vous demander si on peut me recevoir ? Je suis un peu souffrant ce matin. » Cette dactylographe lui a répondu, fort poliment, en excellent français, qu’on attendait quelqu’un, dont la présence était nécessaire pour l’entretien. Ce quelqu’un était un M. Bremer, ancien lecteur d’allemand à l’École normale, avec qui Duhamel a eu quelques « piques ». Il paraît qu’ils ont encore eu tous les deux, dans le bureau du Docteur Kaiser, échange de propos peu sympathiques. Duhamel a fini par dire à tous les deux : « Je suis tout de même un grand écrivain français » (comme pour s’élever sur la façon dont on le traitait). Les deux Allemands se sont inclinés en signe d’assentiment. L’interdiction de la mise en vente du livre n’en a pas moins été décidée. Les deux Allemands auraient dit à Duhamel : « Vous êtes notre ennemi. Cela suffit pour nous dicter notre conduite. »

Toute personne s’intéressant à cette époque se doit de lire le Journal (1939-1945) de Maurice Garçon paru en 2015 aux Belles lettres (Fayard). Journal de Maurice Garçon au dix décembre 1940 :

Il fait nuit noire. Il est, à la pendule, près de neuf heures du matin. Les Allemands nous ont mis à l’heure de leur fuseau, ce qui fait qu’en réalité il n’est pas sept heures au soleil.

Au Mercure, Léautaud exulte. La censure allemande a interdit la sortie d’un livre de Duhamel, Lieu d’asile. Sauf une dizaine d’exemplaires garés à droite et à gauche, il n’en reste plus un seul. J’avais lu l’ouvrage en épreuves. Il ne contenait rien de bien subversif. Duhamel avait voulu écrire un pendant civil à sa Vie des martyrs. C’était une série de chapitres dont l’ensemble peignait la fresque des malheureuses victimes de l’exode réunies dans l’hôpital de Rennes.

Pourquoi l’a-t-on interdit ? Pour qu’on ne sache pas que les aviateurs allemands ont mitraillé les civils sur les routes ? Même pas. Parce que Duhamel a jadis fait des articles qu’on a jugés sévères pour les Allemands. Ils le traitent en ennemi et voilà tout.

Mais le récit de cette opération par Léautaud est impayable :

— Ils ont convoqué mon Duhamel un matin et ils ont commencé par lui faire faire une heure antichambre. À la fin, il a été reçu par deux officiers qui l’ont traité du haut en bas… Et il s’est montré petit, tout petit garçon… Il a essayé d’ergoter, d’expliquer… On lui a dit que toute réclamation était inutile… Et il est parti aplati…

Il ricana de ce rire bruyant, cruel et sarcastique dont il a le secret :

— Et je l’ai vu venir ici après… Une loque… Ah ! Ah ! Ah !

Reprenant son sérieux, il ajouta :

— D’ailleurs, quoi qu’on pense de son caractère, il faut reconnaître qu’il est un écrivain important. Eh bien, l’Académie française n’a pas agité un petit doigt en sa faveur… Des salauds… Tous salauds.

Le quittant, je suis entré dans le cabinet de Bernard.

Lui m’a raconté les choses autrement :

— On a interdit son livre parce qu’il a été hostile aux Allemands… C’est bien normal, mais il faut reconnaître qu’on a été avec lui d’une courtoisie, d’une politesse…

 Sur la couverture de ces mémoires, Gerhard Heller en compagnie de Drieu La Rochelle

En 1981 est paru au Seuil, sous la direction d’Antoine Spire un livre de mémoires de Gerhard Heller (1909-1982), Un Allemand à Paris, 1940-1944. La réputation du sonderführer Gerhard Heller, affecté à la propagandastaffel le donne comme particulièrement francophile, ayant préservé au mieux la littérature et les écrivains français. Méfions-nous des légendes et lisons ce qu’il écrit de cette affaire quarante ans plus tard :

En même temps que je m’occupais de la NRF et de la maison Gallimard, fin 1940, je dus me rendre aux éditions du Mercure de France, au sujet du livre de Georges Duhamel Lieu d’asile. Il y raconte son expérience de médecin sur les routes de l’exode. Cela avait déplu à certains services allemands et le livre avait été interdit. Duhamel s’était rendu à l’Institut allemand pour protester. Il avait été reçu par Bremer qui s’était montré très dur : « Vous êtes notre ennemi ; cela suffit pour dicter notre conduite. » Cela s’était déroulé avant mon arrivée à Paris ; le livre était déjà imprimé lorsque deux fonctionnaires de la Propaganda-Staffel avaient intimé à Jacques Bernard, le directeur du Mercure de France, l’ordre d’entreposer sous scellés, au dernier étage de la maison, tous les exemplaires du tirage. Le compte exact devait leur être fourni et pas un livre ne devait sortir avant que les services allemands viennent prendre possession du tout.

Je fus chargé de contrôler l’état du stock et son enlèvement. Je me rends rue de Condé et je demande à voir M. Bernard. Avant d’entrer dans son bureau, je rencontre sous la voûte une employée qui supervisait le chargement des livres sur un camion. On devait conduire tout le stock avenue de la Grande-Armée, dans un garage servant d’entrepôt, dernière étape avant le pilon. Je demande à l’employée de m’ouvrir un des paquets contenant les exemplaires de l’édition originale, d’en prendre douze, de bien les envelopper, de ficeler et d’écrire dessus : « Propriété du lieutenant Heller. » Je voulais que soit gardé un souvenir, un témoignage de l’édition de ce livre pour qu’on puisse, plus tard, le réimprimer. Je pensais avant tout à sauvegarder un patrimoine culturel que des imbéciles allaient détruire inconsidérément.

Des exemplaires de ce livre afin de pouvoir réimprimer… Gerhard Heller se fiche du monde en laissant croire que ni Georges Duhamel ni l’imprimeur ne conservaient de dactylographie…

Reprenons la lecture du Journal de Paul Léautaud au 25 novembre :

Mme Izambard10 dit que Duhamel avait le visage défait en assistant ce matin au rangement de tout le tirage de son livre, pour être ensuite mis sous scellés par les deux officiers allemands. Si vraiment Duhamel a eu cette mine effondrée, devant le sort donné à son livre, quel manque de ressort, d’esprit, de solidité. Il aurait pu rire, se moquer, même tirer avantage de compter à ce point pour les Allemands. Il est assez riche pour supporter cette perte momentanée de droits d’auteur et sa réputation n’en peut souffrir. Il est probable qu’il a offert le même spectacle samedi matin dans son entretien avec ce Docteur Kaiser et ce M. Bremer. Là encore, il aurait pu se moquer, leur dire : « Je vous fais vraiment compliment de vos procédés. Je n’en mourrai pas, ni mon livre. Il verra le jour un autre jour. Je suis vraiment flatté d’avoir autant d’importance pour vous. » On ne l’aurait pas fusillé pour cela. Il aurait même fait certainement une autre impression que celle qu’il a dû faire.

Est-ce que même, d’ailleurs, lui-même, avec la situation littéraire qu’il a, n’aurait pas dû répondre à leur convocation : « Messieurs, si vous désirez me voir, je serai à votre disposition chez moi les jours et heures qui vous plairont ? » Il est même probable qu’ils auraient trouvé cela très bien.

J’ai dit à Bernard que les Allemands n’ont pas été adroits (à leur habitude) dans la circonstance. Duhamel est un écrivain qui a une situation littéraire européenne. Ils auraient pu d’abord se déranger, se rendre chez lui, au lieu de le convoquer comme un domestique. Ils auraient pu essayer de le prendre par la flatterie, lui dire qu’il n’était pas possible qu’un homme de sa valeur ne se rende pas compte des excellentes choses qu’il y a dans le programme de réorganisation de l’Europe par eux (même s’il y a une duperie sous ces excellentes choses), qu’il serait bien qu’un homme de sa valeur donne son appui, son aide, à la réalisation de ce programme, qu’il agirait ainsi dans l’intérêt même de la France (même s’ils n’en pensaient pas un mot). Bernard m’a répondu : « Ils l’ont peut-être fait. C’est peut-être lui qui a refusé, qui n’a pas voulu se prêter à cette sorte d’alliance, par une sorte de question d’honneur… » Il faut reconnaître que c’eût été le droit absolu de Duhamel et qu’on n’aurait qu’à s’incliner.

Ça a d’ailleurs été le comportement exact de Georges Duhamel pendant tout la durée de la guerre.

Le lendemain 26 novembre :

À 5 heures, Duhamel à la librairie. J’ai voulu lui parler de sa visite, samedi matin, au Docteur Kaiser, des procédés des Allemands à son égard. Pas moyen de lui faire dire un mot.

Puis le lendemain encore, 27 novembre ;

Duhamel avait chez lui 60 exemplaires de son Lieu d’asile. Le commis de la librairie est allé les chercher après déjeuner pour les joindre aux paquets mis sous séquestre dans les étages supérieurs du Mercure.

En effet deux perquisitions auront lieu.

Trois décembre 1940 :

Un soldat allemand est arrivé à 5 heures au Mercure avec un marchand de vieux papiers et son camion, pour enlever tous les exemplaires de Lieu d’asile si bien relégués en paquets à l’étage supérieur de la maison. Les paquets ont été jetés à la dégringolade tout le long des trois étages. On ne pouvait plus passer dans l’escalier. Duhamel aurait été là, il aurait pu faire une fois de plus sa « triste figure ». À la vérité, le spectacle n’était pas gai, ni de voir ces gens agissant comme chez eux. Je peux me tromper, il me semble que les Français ne feraient pas cela. Ils ont pu faire d’autres choses, mais cela, je ne le crois pas. Un jeune officier allemand est arrivé pendant le chargement sur le camion, parlant parfaitement le français avec un accent anglais !, a rencontré Bernard dans l’escalier et lui a demandé s’il pouvait le recevoir. Ils sont montés tous les deux dans son bureau. Mlle Blaizot se trouvant sous la voûte, cet officier lui a demandé d’ouvrir un des paquets contenant les exemplaires de l’édition originale, et en a pris trois pour lui, qu’il avait sous le bras en entrant chez Bernard. Mlle Blaizot a suivi le mouvement, et a pris aussi trois exemplaires, un pour elle, un pour Mlle Baschet11 et un pour moi. Le caissier, lui, s’est offert au petit bonheur d’un paquet éventré dans l’escalier, deux exemplaires de la 4e édition. Quatre délinquants. Quelques-uns de ces messieurs en feraient certainement d’autres.

Et le lendemain quatre décembre :

Le bureau de Bernard a offert hier soir, à 6 heures, après l’enlèvement des volumes de Duhamel, un tableau charmant : Mme Bernard (Danoise12) et sa fille (élevée au Danemark), les trois officiers allemands venus se rendre compte du travail d’enlèvement, Bernard à son bureau, conversation générale en allemand (sauf pour Bernard, à qui on devait traduire, je pense), la petite Bernard allant de l’un à l’autre de « ces messieurs » pour leur donner du feu pour leurs cigarettes. Tout le monde parti ensuite ensemble dans la superbe voiture de « ces messieurs ».

Le vendredi six décembre 1940, Paul Léautaud a un long entretien avec Drieu La Rochelle :

À mon arrivée ce matin au Mercure, je téléphone à Drieu la Rochelle pour lui demander cinq minutes d’entretien. Rendez-vous à 3 heures à la N.R.F.

Je suis arrivé à l’heure. Il était là. Il m’a reçu tout de suite. Nous sommes montés dans le bureau qu’occupait Paulhan. Les locaux de la N.R.F. ont repris leur physionomie habituelle, et il y a du personnel dans les bureaux.

[…]

Je lui ai parlé des procédés des Allemands à l’égard de Duhamel. Le mot de Duhamel au capitaine Kaiser : « Je suis tout de même un grand écrivain français. » Il m’a d’abord répondu : « Ce sont les militaires. Je crois d’ailleurs que le capitaine Kaiser va être renvoyé en Allemagne. » Puis, ceci, très juste : « Duhamel avait écrit depuis deux ans des choses très dures contre l’Allemagne. Qu’il fallait détruire les Allemands. Vous n’avez pas lu dans Le Figaro ?… Ce n’est pas parce qu’on est un grand écrivain qu’on peut prétendre échapper aux suites des opinions politiques qu’on manifeste. Ce sont deux choses séparées. Les Allemands n’en ont pas au grand écrivain. Duhamel s’est montré leur ennemi. Il a écrit contre eux en ennemi. C’est à leur ennemi qu’ils en ont. Voilà Paul Valéry, par exemple. Il est, lui aussi, un grand écrivain. Il est probable qu’il a, lui aussi, ses opinions politiques. En tout cas, il ne les a jamais manifestées dans ses écrits. On ne peut rien lui dire… »

21 avril 1941 :

Arrivent Duhamel et Garçon. Duhamel tout maigri, presque le visage d’un vieillard, son pardessus devenu un peu large pour lui. Il a ce mot en me regardant : « Je ressemblerai bientôt à Léautaud13. »

Journal de Maurice Garçon, ce même 21 avril :

Vu Duhamel. Il est maigri, triste, inquiet. Je l’avais méconnu au début de l’hiver. La faute en est à Jacques Bernard qui me l’avait diffamé. À la vérité, Duhamel est resté ferme dans ses opinions anciennes. On le persécute un peu. Un de ses livres a été mis au pilon. Il en a un autre, fait pour continuer la Chronique des Pasquier14, que Bernard conserve en manuscrit depuis quatre mois sans oser ni le faire paraître ni même le soumettre à la censure allemande de peur de déplaire.

Notes

1       Georges Duhamel, Mémorial de Cauchois, aux éditions de la Belle page 1927, 61 pages avec trois bois gravés de Jean Kéfalinos. Ce texte a ensuite été publié par le Mercure en ouverture du recueil de Georges Duhamel Les Sept dernières plaies, en 1928.

2       Il s’agit de l’hôpital de Pontchaillou, à Rennes, de nos jours CHU de Rennes. Georges Duhamel est revenu à Rennes en tant que parrain de la promotion 53-55 de l’école d’infirmières. À cette occasion a été installée une plaque à l’entrée du « bâtiment Duhamel », portant cette inscription : « Ici des femmes, des enfants, des vieillards victimes de la barbarie allemande furent opérés et sauvés en 1940 par Georges Duhamel, de l’Académie française ». Lire l’enquête de Georges Guitton « Les réfugiés, l’Immortel et le bistouri » dans le numéro de septembre-octobre 2014 de Place publique, la revue urbaine de Rennes et de Saint-Malo.

3       Paul Léautaud, hélas, déjà traumatisé par l’arrivée du Front populaire au pouvoir en 1936 et ensuite complètement intoxiqué par la presse collaborationniste, s’était complètement radicalisé. Il ne s’en remettra pas. Georges Duhamel l’a toujours traité en ami et l’a invité chez lui, à Valmondois. Pour le léautaldien c’est un drame, mais qui n’ôte rien à l’intérêt de son Journal ni à la qualité de son écriture. L’avocat Maurice Garçon pense que tout simplement dans certaines circonstances Paul Léautaud se laisse aller ; voir, plus bas son « plus sérieusement ».

4       Premier roman de Georges Duhamel, après d’autres textes, Mercure 1917.

5       Positions françaises, journal de l’année 1939 finira par être édité au Mercure à la Libération.

6       Mémorial de la guerre blanche 1938, Mercure 1939, 172 pages. En 1938, Georges Duhamel a en envoyé un exemplaire à Drieu La Rochelle, sans se douter…

7       Confession de minuit est le premier tome d’une série de cinq parus au Mercure entre 1920 et 1932 et qui forment ensemble Vie et aventures de Salavin, qui est le récit de la lente déchéance d’un pauvre employé de bureau. On rit peu.

8       La France au travail est un journal collaborationniste et antisémite virulent paru sous la direction de Charles Dieudonné (Georges Oltramare, 1896-1960, citoyen Suisse) et Jean Drault (Alfred Gendrot, 1866-1951). Ce quotidien est paru du trente juin 1940 au 25 octobre 1941. Précisons que Georges Oltramare ne semble pas avoir de liens proches avec Hugues Oltramare (1851-1937), beau-père de Paul Léautaud.

9       Sonderführer, chef de la propagandastaffel (escadron de propagande) à Paris. Un Sonderführer était un spécialiste, sans grade défini, ayant une compétence particulière et pouvant aussi bien être un civil.

10     Madame Izambard, concierge du Mercure est aussi bonne à tout faire de Rachilde.

11     Henriette Paschel. Journal littéraire au trente avril 1940 : « Une employée du Mercure, Mlle Baschet, qui a été libraire et a quelques connaissances littéraires et le goût de la littérature ». Nous retrouverons Henriette Paschel avec son nom correctement orthographié, employée de la librairie franco-allemande, le six avril 1944.

12     Jacques Bernard a épousé en 1931 Ingrid Möller née en 1897, mère de trois enfants, Jacques, Michel et Marie-Laure, avant de divorcer en février 1946.

13     Journal de Maurice Garçon au 21 avril : « Vu Duhamel. Il est maigri, triste, inquiet. Je l’avais méconnu au début de l’hiver. La faute en est à Jacques Bernard qui me l’avait diffamé. À la vérité, Duhamel est resté ferme dans ses opinions anciennes. On le persécute un peu. Un de ses livres a été mis au pilon. Il en a un autre, fait pour continuer la Chronique des Pasquier, que Bernard conserve en manuscrit depuis quatre mois sans oser ni le faire paraître ni même le soumettre à la censure allemande de peur de déplaire. » Le livre auquel Maurice Garçon fait allusion ici est l’avant-dernier livre de la série, Susanne et les jeunes hommes (315 pages), qui paraîtra au Mercure en novembre prochain.

14     Susanne et les jeunes hommes, neuvième, sur dix, des romans de la Chronique des Pasquier, qui, après avoir, comme d’autres, paru en feuilleton dans la Revue des deux mondes, paraîtra en volume à la fin de l’année, le quatorze novembre. Ce roman sera lui aussi, on s’en doute, interdit par les Allemands et paraîtra au Québec aux éditons de L’Arbre (Montréal) en 1913 ainsi que le dernier roman de la série, La Passion de Joseph Pasquier.

Début de Susanne et les jeunes hommes dans la Revue des deux mondes de juillet 1941