Page publiée le quinze avril 2026. Temps de lecture : 44 minutes.
Les Livres de Paul Léautaud, par Justin Saget ;
L’Aurore du 27 février 1956 ;
Léautaud tel que je l’ai connu, par Robert Mallet ;
Le Premier Léautaud… et l’autre, par André Billy ;
Le Jour où Léautaud fit son ménage ;
Paul Léautaud à l’Arsenal, par Jacques Jaubert ;
Paul Léautaud, de la personne au personnage, par Maurice Chapelan.
Les quatre pages de L’Express du 25 avril 2012 publiées conjointement ce même quinze avril 2026 ne peuvent sans risque ne l’être qu’en page privée. Ces quatre pages viennent de Maxime Hoffman, grand écumeur des archives léautaldiennes. Publier une page que personne ne lira est toujours une sorte de contrariété. Pour le visiteur de leautaud.com c’est souvent une déception et c’est pourquoi chaque page privée est accompagnée, la même quinzaine, d’une page libre, ici ces « Articles posthumes ».
Après trois générations, il ne reste plus rien d’un auteur que ses livres. Le lecteur s’intéressant à son quotidien est démuni. Seuls quelques rares bouts de papiers torturés, aux mains de marchands et vendus au prix de l’or, subsistent en de piteux états. Sur proposition de Maxime, une tentative a été entreprise de sortir de cette enveloppe quelque chose qui se tienne à peu près.
Les notes sont au bas de chaque article.
Les Livres de Paul Léautaud
Par Justin Saget

Comme indiqué en introduction ce premier article est le seul de ce lot à avoir été publié du vivant de Paul Léautaud.
Chronique « Billet doux » de Maurice Saillet (1914-1990) paru dans Combat et signé Justin Saget. Maurice Saillet (1914-1990) est depuis 1938 associé dans la librairie d’Adrienne Monnier, rue de l’Odéon, parallèle à la rue de Condé. Sous le nom de Justin Saget il publie régulièrement dans le quotidien Combat, issu de la Résistance. En 1953 il fondra avec Maurice Nadeau la revue mensuelle Les Lettres nouvelles.
Ce « Billet doux » a été écrit à l’occasion de la parution des Entretiens avec Robert Mallet achevés d’imprimer le 29 octobre 1951 et parus le sept novembre. Il est le seul article de cette série paru avant la mort de Paul Léautaud.

Bohême et misanthrope, intransigeant et batailleur, voici le Léautaud octogénaire que la Radiodiffusion française a « révélé » récemment à la plupart des Français qui ignoraient l’œuvre du vieil « honnête homme »
Il faut rendre cette justice à l’auteur de Passe-Temps, de Propos d’un jour, du Théâtre de Maurice Boissard et des Entretiens avec Robert Mallet qu’il n’encombre guère la bibliothèque de son prochain : quatre titres et cinq volumes1, on ne saurait être plus discret. Encore a-t-il fallu je ne sais quelles pieuses ruses de la part de son compère à la radio pour que le quatrième ouvrage paraisse, en quelque sorte, pour fêter son quatre-vingtième anniversaire. Il est vrai que j’oublie Le Petit Ami. Mais tout se passe comme si ce livre léger (et bien lourd, au gré de Léautaud, qui le voit chargé de tous les péchés de son jeune âge littéraire) était une œuvre perdue. Et gageons qu’il se passera quelques lustres — le temps d’arriver au centenaire — avant que son fameux Journal voit le jour en librairie.
Je n’ai pas l’intention de vous entretenir des ouvrages d’un auteur à la fois si connu et si paradoxalement réservé quant à la publication, mais des quelques livres qui sont censés composer sa bibliothèque. Je dis « censés composer », car je ne vois rien qui ressemble à une bibliothèque dans son modeste pavillon de banlieue. Au rez-de-chaussée, terriblement humide à cause des arbres proches, il y a plusieurs centaines de volumes affalés sur les planchettes. Mais la pièce où ils se trouvent, moitié orangerie et moitié débarras, évoque une sorte de purgatoire. Et Léautaud est trop soigneux des choses auxquelles il tient pour les laisser ainsi à l’abandon. Ses vrais livres sont sûrement dans quelque armoire à portes pleines, ou dans les tiroirs d’une commode qui ferme bien. Pour donner des idées et, si possible, des exigences aux lecteurs de « Liens », je vais donc feindre un cambriolage, et piller symboliquement les trésors du solitaire de Fontenay.

Interdits et refoulés
Tout d’abord, et du point de vue de la stricte valeur marchande, il me semble que nous sommes « refaits ». Ici, pas de livres à grandes marges et sous emboîtages, pas de beaux papiers ni de pleins maroquins, — mais des éditions courantes du temps où l’encre d’imprimerie était bien noire et le papier ordinaire bien encollé. En somme, d’après les couvertures grises de Michel Lévy, et les couvertures jaunes de la Librairie Nouvelle, de la Bibliothèque Charpentier, de Garnier et du Mercure de France, c’est ce qu’on appelle du bon vieux bouquin. Çà et là, on entrevoit un petit livre de l’ancienne Bibliothèque Nationale, ou quelque brochure plus fraîche, du genre « Les Classiques pour tous ».
Et l’œil cherche en vain un dictionnaire ou une encyclopédie. Ici, pas de petit Larousse ni de grand Littré, car le maître du logis a horreur des instruments de travail. Travail du mot, travail du style, pour lui c’est tout un. Et voilà pourquoi il n’a aucun livre de ceux qui eurent le culte de la phrase ou du vocabulaire. Interdite depuis toujours, Madame Bovary ; définitivement refoulées, les Illuminations2 et les Divagations3 ; et maudits à jamais (l’expression n’est pas trop forte) l’extraordinaire Byzance de Jean Lombard4 et les fracassantes Minutes de Sable mémorial de Jarry. Décidément, il n’y a là que les produits du naturel le plus farouche : rien de très propre à exciter la convoitise ou la rêverie des jeunes gens.
Les livres de- formation
Pourtant, j’aperçois plusieurs reliques de l’époque où, frais émoulu de l’école communale, le fils du souffleur de la Comédie-Française tâcheronnait assez durement le jour, et brûlait chaque nuit beaucoup de chandelle. Quelles lectures héroïques, grands dieux ! C’étaient les Philosophes classiques du XIXe siècle en France par Hippolyte Taine5, et les Discours et Conférences d’Ernest Renan6. Des mêmes auteurs, il y avait aussi Thomas Graindorge7 et la Vie de Jésus8, que Léautaud relit encore sans ennui.
Alternant avec les œuvres de pensée, il y avait surtout le flot des livres qu’il faut avoir lu pour être de son temps. En premier lieu, Splendeurs et misères des courtisanes9, à cause de Rastignac (Léautaud préfère aujourd’hui le Balzac de la Vieille fille et des Petits bourgeois), et Le Rouge et le Noir, à cause de Julien Sorel. Et puis, sans être fou de Zola, de Daudet, des Goncourt et d’Anatole France, il faut reconnaître que chacun de ces romanciers a écrit au moins une œuvre marquante. Le tout étant de bien choisir, voici la sélection de l’auteur de Passe-Temps : La Terre pour Zola (cela dispense d’aller voir les paysans chez eux) ; Sapho pour Daudet (une belle et déchirante histoire ; Manette Salomon10 pour les Goncourt (un artiste anéanti par son fléau d’épouse : criant de vérité) ; Les Dieux ont soif11 pour Anatole France (et pour mieux comprendre une forme déplorablement tenace du patriotisme français).
Cependant, Léautaud n’aime guère les livres humanitaires. Au-dessus de la mêlée12 lui paraît d’une grande niaiserie, et fort inférieur, sur le terrain où il se place, à l’Idolâtrie patriotique d’un nommé Follain13. Enfin, il ne fait aucun cas des ouvrages sociologiques, à l’exception toutefois du Bréviaire de l’histoire du matérialisme de Jules Soury14, qui est bien le seul professeur auquel il pardonne d’avoir professé15.
En souvenir de soi
Il y a des livres que Léautaud ne relit plus, mais qu’il garde parce qu’ils ont été les enchanteurs de sa jeunesse : La Chartreuse de Parme (il se retrouvait moins en Fabrice que dans La Sanseverina16), Les Pléiades17-18 (il était l’un des trois calenders19, fils de roi), Une vieille maîtresse20 (il partageait les passions de Ryno de Marigny), et Le Jardin de Bérénice21 (…ô chère, si chère Petite-Secousse22 !). Ce dernier ouvrage, hélas, n’est plus entre les mains de Léautaud. Pendant l’occupation, Le manque de café se faisant cruellement sentir, il a dû céder l’édition originale (la seule qu’il ait jamais pris la peine de confier au relieur), ainsi que quelques autres, non moins précieuses, dont Spicilège23 et les Vies Imaginaires de Marcel Schwob.
Parmi ses premiers guides, Henri Heine24 et Jules Laforgue gardent un peu de son affection, en raison de leur sensibilité particulière. Et il reconnaît volontiers que le Maeterlinck des Serres chaudes25, le Moréas des Stances, le Jammes de l’Angélus de l’aube, le Régnier des Odelettes (qui ne vaut pas le conteur libertin de La Double maîtresse26), et même le Bataille de La Chambre blanche27, ont été quelque chose pour lui — ainsi que Viélé-28
(Suite page 12)
Notes
1 Le Théâtre de Maurice Boissard est paru en deux volumes.
2 Arthur Rimbaud Les Illuminations, recueil de poèmes en prose parus avant la fin de XIXe siècle.
3 Stéphane Mallarmé, Divagations, recueil de textes en prose, Charpentier 1897.
4 Jean Lombard (1854-1891, mort à 37 ans), anarchiste et pauvre, directeur fondateur de la revue La France moderne. Jean Lombard est encore connu de nos jours pour ses deux principaux ouvrages, L’Agonie et Byzance. L’Agonie, récit de la fin de l’empereur Héliogabale, est d’abord paru chez Albert Savine en 1888 puis chez Ollendorff en 1901, (423 pages) enrichi d’une Préface d’Octave Mirbeau « Un puissant et probe écrivain, un esprit hanté par des rêves grandioses et des visions superbes » et agrémenté d’agréables illustrations d’Auguste Leroux. Ce livre a bénéficié d’une réédition en 2002 chez Séguier enrichi des mêmes illustrations. Byzance est paru dans le même environnement (préface d’Octave Mirbeau, illustrations d’Auguste Leroux) chez Paul Ollendorff en 1901.
5 Hachette 1868, 377 pages.
6 Calmann-Lévy 1887, 412 pages.
7 Journal littéraire au quatre septembre 1904 : « On s’étonnera peut-être des noms cités ci-après. Ce furent autrefois Renan, Thomas Graindorge (sur Taine se confondant et cédant même la place dans mon cerveau à son héros) Mallarmé. Mais je les ai quittés, figures épuisées ou en qui plutôt je ne me retrouvais plus. »
8 Ernest Renan, Vie de Jésus, Michel Lévy 1863, 463 pages. Journal littéraire au treize décembre 1907 : « Ce matin, rue Rousselet, un mendiant récitait la dédicace de la Vie de Jésus : “Te souviens-tu, du sein de Dieu où tu reposes …” Je lui ai demandé, en lui donnant un sou, où il avait pris cette idée de réciter ainsi du Renan dans les rues. Il m’a expliqué qu’ayant lu cela, il l’avait trouvé harmonieux comme des vers. “Toute la prose de Renan peut se lire comme des vers”, me disait-il. Il déclamait du reste cette dédicace de la Vie de Jésus comme un monologue de Coppée. » La dédicace en question est « À ma sœur Henriette, morte à Byblos, le 24 septembre 1861 » Paul Léautaud pense à François Coppée peut-être parce qu’à l’époque il habitait rue Rousselet, tout près de François Coppée qui habitait rue Oudinot, dans l’axe de la rue Rousselet.
9 Splendeurs et misères des courtisanes est un titre général englobant quatre romans : Comment aiment les filles, À combien l’amour revient aux vieillards, Où mènent les mauvais chemins et La Dernière incarnation de Vautrin. Cet ensemble est brièvement cité dans le Journal littéraire au douze avril 1901.
10 Journal littéraire au trois décembre 1905 : « Je relisais ce soir des passages de Manette Salomon. C’est vraiment, comme roman artiste, un admirable roman. […] J’ai toujours mon avis d’autrefois : les auteurs devaient avoir vraiment un grand plaisir à écrire de pareils livres. »
11 Dans l’émission de radio d’André Gillois Qui êtes-vous, Paul Léautaud ? diffusée le 24 décembre 1949 Paul Léautaud a d’abord dû répondre à une série de questions, parmi lesquelles : « Quels sont les héros de roman que vous préférez ? » La réponse a été : « Candide, Le Neveu de Rameau, Brotteaux des Ilettes des Dieux ont soif. » Paul Léautaud a souvent évoqué son goût pour la période révolutionnaire.
12 Romain Rolland, Au-dessus de la mêlée, recueil d’articles parus dans le Journal de Genève rassemblé chez Paul Ollendorff en 1914. Ce recueil traite de la guerre de façon purement théorique, les textes étant majoritairement datés de septembre. Cette publication a valu à Romain Rolland le prix Nobel en 1915. Paul Léautaud n’a jamais apprécié cet auteur.
13 Pourtant le trente juin 1939 : « J’ai fait la connaissance du poète Jean Follain, charmant. » Jean Follain (1903-1971), écrivain et poète. Mais ce n’est peut-être pas à lui que songe Justin Saget.
14 Jules Soury (1842-1915), chartiste, philosophe, théoricien du racisme et de l’antisémitisme. Élève d’Ernest Renan, Soury a exercé une forte influence sur Maurice Barrès. Bréviaire de l’histoire du matérialisme, Charpentier 1881, 704 pages.
15 Allusion cruelle à la détestation par Paul Léautaud des professeurs, tous plus ou moins associés, dans son esprit, à la vivisection animale.
16 Au cours de l’émission de radio d’André Gillois évoquée note 11, à la question « [Quelles sont] vos héroïnes favorites dans la vie réelle ?, Paul Léautaud a répondu : « Je n’en ai pas. — Et dans la fiction ? — La Sanseverina de La Chartreuse. » La Sanseverina est Gina Del Dongo, femme assez libre, tante du beau Fabrice. Elle a d’abord épousé le général Pietranera (assassiné) puis le duc de Sanseverina après l’avoir rencontré deux fois, tout en étant la maîtresse du comte Mosca.
17 Après Soury (note 14) nous avons donc Gobineau. Le jeune Justin Saget est bien cruel envers son vieux camarade. Ils se fréquentent régulièrement mais il semble avoir quelque animosité à exprimer. Dans ces années post-Libération on ne saurait le lui reprocher et certains pourraient même lui donner raison.
18 Dans la mythologie grecque, les Pléiades sont les sept filles d’Atlas. C’est ce titre qu’a choisi le diplomate et écrivain Arthur de Gobineau pour son roman édité par Joseph Müller & Cie chez Plon en 1874. Arthur de Gobineau (1816-1882), doit sa notoriété posthume à son douteux Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-1855). Gobineau est également connu pour être spécialiste de l’Iran ancien.
19 Un calender est un religieux islamiste mendiant. Dans le roman, les trois calenders se pensent supérieurs.
20 Jules Barbey d’Aurevilly, Une vieille maîtresse, Alexandre Cadot 1851.Dans ce roman, Ryno de Marigny est un dandy dévoyé qui ne parvient pas à quitter sa vieille maîtresse malgré la demande de la chaste Hermangarde.
21 Le Jardin de Bérénice est le troisième roman du Culte du moi de Maurice Barrès. Perrin 1891. « Pourtant, de ces livres, il en est un où, comme un signet, j’ai mis ma préférence. Le jour que je l’acquis […] je me souviens que je m’attardai sans en tourner les feuillets et à m’attendrir sur la mélancolie que je leur devinais. / Et ce soir-là, de ce livre je ne lus rien que le titre qui fleurissait, déjà froissé, le nom délicieux d’une reine de Palestine. » Premier « Essai de sentimentalisme », Mercure de juin 1896 (rédigé en février), page 383.
22 Dans le roman, Bérénice est surnommée « Petite secousse » : « Il n’est pas un détail de la biographie de Bérénice, — Petite-Secousse, comme on l’appelait à l’Éden — qui ne soit choquant ; je n’en garde pourtant que des sensations très fines. Cette petite libertine, entrevue à une époque fort maussade de ma vie, m’a laissé une image tendre et élégante, que j’ai serrée de côté, comme jadis ces œufs de Pâques dont les couleurs m’émouvaient si fortement que je ne voulais pas les manger. »
23 Lettre à Marcel Schwob datée du onze juillet 1903 : « Je me suis amusé tout un long moment, avant de commencer cette lettre, à me rappeler certaines soirées passées avec Valéry, il y a six ou sept ans. Il y avait peu de temps j’avais lu les Mimes, le Livre de Monelle ; je venais de lire les Vies Imaginaires, et j’étais en train de lire ce Spicilège, qui est resté un de mes livres préférés. Je trouvais déjà dans toutes ces pages un son particulier, unique, à la fois sonore et voilé, que je ne trouvais nulle part ailleurs,… »
24 Journal littéraire au trois décembre 1902 : « Il faut des livres de faits clairs et nets, écrits “net et court”, comme écrivait dernièrement Régnier sur Stendhal, — ou alors des livres littéraires mais d’une sensibilité ultra particulière, comme Laforgue, ou Heine. »
25 Maurice Maeterlinck, Serres chaudes, recueil de poésies, Léon Vanier 1889.
26 Henri de Régnier, La Double maîtresse, Mercure de France, 1900, 432 pages, dédié à Marie de Régnier.
27 Henry Bataille (1872-1922), La Chambre blanche, recueil de poésies accompagné d’une préface de Marcel Schwob, Mercure 1895.
28 Il s’agit évidemment du poète Francis Vielé-Griffin. La page douze est absente du lot acheté par Maxime.
L’Aurore du 27 février 1956

Cette page comprend deux fragments d’articles non signés, peut-être du même auteur, deux encadrés et une photo. Les encadrés sont en fin.
Premier article :
Écrivain misanthrope et méconnu dont la radio avait fait une vedette octogénaire, Paul Léautaud avait interdit à ses amis de révéler la nouvelle de sa mort.
Discrètement, loin du monde, Paul Léautaud s’est éteint à l’âge de 84 ans, dans cette clinique de la Vallée-aux-Loups, ancienne demeure de Chateaubriand, où l’insistance de ses amis l’avait fait entrer il y a quelques semaines. Le site en est sauvage, désolé, bien fait pour abriter les ultimes méditations du vieil ermite des lettres qui n’avait plus qu’un seul souci : celui de s’en aller comme il l’avait souhaité :
« Je voudrais mourir en pleine lucidité. Et lentement, pour voir comment cela se passe… »
Curiosité qui fut toute sa vie celle de Léautaud à l’égard de lui-même, mais qui n’aura pas été entièrement satisfaite. La veille de sa fin, il avait refusé de s’alimenter et il gardait le lit depuis vingt-six heures. La mort vint le surprendre dans son sommeil. Sur un fauteuil à ses côtés, le chat de la maison, avec lequel tout de suite, le célèbre ami des bêtes avait sympathisé, ronronnait paisiblement.
« N’informer, ne convoquer personne… »
Cela se passait mercredi dernier. Et personne n’en fut averti (à l’exception de très rares intimes), comme l’avait exigé Léautaud.
« Y a-t-il un seul écrivain qui ne pense pas à sa mort comme une suprême occasion de publicité ? Le fait est, quelle jouissance de curiosité, alors qu’on sera si bêtement enfermé dans une caisse et bien empêché de lire les coupures », a-t-il écrit quelque part dans son journal29. Mais refusant pour lui-même la comédie des honneurs, il avait laissé des consignes très strictes à son exécuteur testamentaire, Mlle Marie Dormoy.
« N’informer, ne convoquer, n’inviter personne, pas même mon frère.
« Je veux être incinéré, au plus bas prix possible, sans tentures, fleurs, ornements, rien, et l’urne contenant mes cendres déposée dans la concession par moi acquise au vieux cimetière de Châtenay-Malabry.
« Sur ma tombe, cette inscription :
PAUL LEAUTAUD
ÉCRIVAIN FRANÇAIS
1872-
D’autre -part, tous ses manuscrits correspondances — même les lettres d’amour — documents de toutes sortes, sont légués à la bibliothèque littéraire Jacques Doucet, de l’Université de Paris.
Trente personnes à ses obsèques.
Son vœu aura été respecté, bien qu’une indiscrétion ait révélé dans la nuit de vendredi la nouvelle de sa mort, il n’y avait, samedi30, qu’une trentaine de personnes au columbarium du Père-Lachaise, et ensuite au cimetière de Châtenay-Malabry pour saluer la dépouille de l’écrivain le plus original du siècle.
Tandis que, dans la terre gelée, on descendait l’urne funéraire, le docteur Le Savoureux, le directeur de la clinique de la Vallée-aux-Loups et le plus vieil ami de Léautaud, évoquait le jour où il fit sa connaissance, il y a de cela vingt-cinq ans31. L’écrivain était alors employé au « Mercure de France » où le docteur désirait souscrire un abonnement.
« Que voulez-vous. » lui demanda Léautaud, sur le ton rogue et grognon qui lui était coutumier. « Je désire m’abonner », lui répondit le praticien. — Vous abonner au Mercure, drôle d’idée…
« Jusqu’au bout, a déclaré le docteur Le Savoureux, Il est resté le Léautaud auquel nous étions attachés, à la fois tendre et bourru, exhalant sa hargne, grognant, fulminant contre certains — le plus grand nombre — et s’apitoyant sur le sort des êtres faibles. »
Une révélation et un scandale
Personnage en marge du monde. Alceste32 du XXe siècle en révolte contre ses contemporains, Paul Léautaud n’aurait sans doute jamais connu la notoriété sans une aventure qui du jour au lendemain allait faire du solitaire presque octogénaire une vedette.
Elle date de sept ans. De ce jour où le chroniqueur Robert Mallet eut l’idée de faire entendre à la radio les aphorismes, propos et anecdotes d’un certain Léautaud dont les mieux renseignés savaient seulement qu’il avait, sous le pseudonyme de Maurice Boissard, tenu vingt-cinq ans durant la chronique dramatique d’une revue. Se moquant de tout et de lui-même au micro avec une extraordinaire franchise, mordant avec cynisme dans les conventions les mieux enracinées, Léautaud et son rire grinçant, sardonique, firent sensation. Ce fut une révélation et un scandale, Léautaud s’en amusa fort, consentant à jouer sur le tard le personnage d’une célébrité bien parisienne, conviée entre Martine Carol33 et Jean Cocteau aux grandes premières.
Son accoutrement pittoresque pantalon en tire-bouchon, bonnet en tête, filet à provisions d’une main et canne à pommeau d’argent de l’autre, faisait la joie des photographes.
On s’arracha ses livres. À l’Hôtel Drouot l’édition originale sur Hollande du « Petit ami » cota 70 000 francs. L’ouvrage, publié en 1903 n’avait eu jusqu’à présent qu’une centaine de lecteurs.
À dix ans, il découvre le théâtre dans le trou du souffleur
« Monsieur Thiers34 » était président de la République lorsque Paul Léautaud naquit à Paris, le 18 janvier 1872, dans le quartier du Palais-Royal. 37, rue Molière, en face de la maison même où mourut l’auteur du Misanthrope35.
Ses parents étaient comédiens. Son père. Firmin Léautaud, premier prix de tragédie du Conservatoire, devait rapidement abandonner les planches pour devenir premier souffleur de la Comédie-Française36. Et sa mère, qui jouait mieux encore les coquettes à la ville qu’au théâtre, quitta le domicile conjugal peu de temps après la naissance de l’auteur du « Petit Ami ».
C’est sa bonne, Marie Pezé, qui l’éleva tant bien que mal au milieu des belles amies de son père et des acteurs qui venaient répéter dans l’appartement de la rue des Martyrs des pièces d’Alexandre Dumas dont Firmin Léautaud avait obtenu le monopole pour les tournées en province.
Paul Léautaud avait coutume de dire qu’il n’avait aucune rancune contre l’auteur de ses jours qui ne s’était pourtant jamais occupé de ses études et de sa santé, ni contre sa mère. Mais il n’avait jamais oublié que, lorsqu’il avait dix ans, son père, au jour de l’an, l’avait amené à la Comédie-Française, et, aux entractes, sous la menace de claques, l’avait obligé à aller souhaiter la bonne année à tous les sociétaires qui aussitôt lui donnaient de l’argent que le comédien empochait sans vergogne.
À quinze ans. Paul Léautaud devint employé de commerce, « saute-ruisseau » dans une ganterie, puis clerc d’avoué et secrétaire d’administrateur judiciaire.
Enfin. en 1901, il apporte à l’éditeur Valette qui dirigeait le Mercure de France quelques poèmes qui furent jugés bons et publiés. Et bientôt Paul Léautaud entre au Mercure de France comme secrétaire de rédaction et critique dramatique sous le pseudonyme de Maurice Boissard. Il y restera pendant trente-trois ans.
Il se retira alors dans son pavillon de Fontenay-aux-Roses où, il vécut de la retraite des vieux, jusqu’au jour où enfin le succès qu’il n’avait jamais espéré vint bien tardivement.
Deux voix au Goncourt
Pourtant, son premier roman, Le Petit ami, avait obtenu, en 1903 deux voix au Prix Goncourt. Et s’il avait cédé aux adjurations de Lucien Descaves qui lui demandait d’étoffer un peu In Memoriam, récit inspiré par la mort de son père37.

Fin de l’article
Second article :
Son testament d’écrivain : un journal de 15 000 pages où il laissait parler son cœur
La passion que Paul Léautaud nourrissait pour les bêtes est légendaire. C’est même la seule passion qu’on lui ait aussi connue. Il vivait dans un très modeste pavillon à Fontenay-aux-Roses, entouré seulement de chats, de chiens et d’une guenon.
Avant d’accepter l’hospitalité de son ami Le Savoureux, dans la maison de repos de la Vallée-aux-Loups, Paul Léautaud confia les deux chats qui lui restaient, Jaunet et Bonbon, à deux de ses voisins. Sa guenon était morte quelques jours plus tôt et enterrée dans le jardin de la maison, qui est le cimetière de 450 bêtes que recueillit et éleva ce cynique, tendre seulement pour les animaux.
Paul Léautaud partageait tout ce qu’il possédait avec ses bêtes, et d’abord ses repas d’écrivain pauvre. Il était d’une incroyable sobriété, vivant le plus souvent de pain et de fromage. Il ne buvait jamais de vin. Il fit pourtant une exception une fois, lors du vingt-cinquième anniversaire de la mort de son ami Guillaume Apollinaire.
Écrit à la plume d’oie
Léautaud laisse à la postérité un testament qui constitue la grande inconnue des Lettres contemporaines. C’est véritablement l’œuvre de sa vie : son Journal.
Il comprend rien que pour la38

bougie, sa plume d’oie grinçant sur le papier, le vieux solitaire consignait, en toute liberté, la chronique fantaisiste de son temps et de ses pensées.
Dans les deux volumes déjà parus39, un Léautaud inattendu se révèle : ce n’est plus seulement le philosophe amer, cynique, le moraliste acerbe, le frondeur peu doué pour les grands sentiments, cousin de Diderot, Rousseau et Stendhal, mais un être timide, inquiet, dissimulant sous le masque d’une ironie perçante les tourments d’un cœur blessé.
C’était peut-être celui-là, le vrai Léautaud, l’homme qui se consolait des humains avec les bêtes, l’Alceste ricanant qui scandalisait son public, mais qui laissait parler doucement son âme dans la solitude de la nuit.
Encadré 1
Léautaud et les autres40
De Sartre : Son théâtre est uniquement un théâtre de faits divers. Incapable d’écrire une pièce de caractère. Il devrait lire Les Affaires sont les affaires de Mirbeau.
De Gide : J’écrirai à Gide pour lui donner des leçons de style. Il commence toutes ses phrases par des « mais41 ».
De Mallarmé : Il a commencé son discours sur la tombe de Verlaine en disant : « La tombe aime le silence ». Et ça a duré une heure… Il compose ses poèmes en cherchant les mots dans le Littré.
De Rimbaud : Surfait.
Des surréalistes : Je ne marche pas.
De Heine : Il est formidable. Sur son lit de mort, quand on lui a demandé : « Avez-vous encore la force de siffler ? », il a répondu : « Non, pas même les pièces de M. Scribe ».
De Stendhal : Formidable aussi. Parlant de sa mésentente avec sa maîtresse, il a dit : « Tous nos désaccords viennent de notre voiture ».
Encadré 2 :
Léautaud et lui-même
Il vous vient quelquefois un dégoût d’écrire en songeant à la quantité d’ânes par lesquels on peut être lu. Farceurs que nous sommes !
On me trouve immoral, subversif, sans respect : je n’exprime pas le quart, sur toutes choses, de ce que je pense, heureusement pour certains.
Je me suis fait faire un veston. Ce tailleur est-il si bien renseigné sur moi ? Il ne m’a pas fait de boutonnière pour ma décoration.
Je n’ai besoin de la société de personne… une chambre nue, un bon fauteuil, du silence, une provision de bougies, de quoi écrire : j’ai dans la tête la plus intéressante compagnie.
Pour écrire naturellement, il faut avoir du feu dans l’esprit, et que la plume n’aille pas assez vite…
Il m’est arrivé d’avoir de grands chagrins. Avec ma manie de tout écrire, je les ai mis sur le papier. Aussitôt, je fus consolé.
Notes
29 « Quelque part dans son Journal », cette affirmation de journaliste est facile, la démontrer l’est moins. Paul Léautaud n’a jamais écrit cette phrase dans son Journal, ni dans ses Journaux particuliers, ni dans sa Correspondance, ni dans ses chroniques dramatiques.
30 Paul Léautaud est mort le mercredi 22 février. Ce samedi était donc le 25.
31 Exagération de journaliste, qui ne s’est même pas relu : le « plus vieil ami » n’est connu que depuis 25 ans… la première mention d’Henry Le Savoureux dans le Journal littéraire a eu lieu en novembre 1927, cela fait 29 ans, Paul Léautaud ayant alors près de cinquante ans. Henry Le Savoureux (1881-1961), psychiatre, médecin-directeur de la Maison de Santé de la Vallée-aux-Loups (Chatenay-Malabry), fondateur de la Société Chateaubriand. Henry Le Savoureux et son épouse, le docteur Lydie Plekhanov (Sofia Lydia Gueorguievna Plekhanov 1881-1978) dirigent la maison de santé et y ont animé un salon littéraire très fréquenté avant-guerre.
32 Alceste est le personnage du Misanthrope.
33 On s’en souvient peu mais Martine Carol (Marie-Louise Mourer, 1920-1967) était l’une des vedettes de ce temps, et annonçait Brigitte Bardot. Lola Montès, film de Max Ophuls est sorti l’an dernier.
34 Adolphe Thiers (1797-1877), avocat, journaliste et historien a été le premier Président de la IIIe République.
35 Cette indication prête à confusion. Molière n’est évidemment pas mort — ni lui ni personne — dans une rue portant son nom, mais rue de Richelieu. L’actuelle rue Molière, qui ne se nomme ainsi que depuis février 1867, aboutit rue de Richelieu, formant un angle aigu où a été installée la fontaine Molière en 1844. La rue Molière, qui commençait rue Saint-Honoré, a été largement amputée de ses premiers numéros par le percement de l’avenue de l’Opéra, qui s’est produit en même temps que la naissance de Paul Léautaud. Suite à ce raccourcissement d’environ 90 mètres, une renumérotation a été entreprise entraînant une malheureuse certitude : on ne sait plus où se trouve l’ancien numéro 37. Le numéro 37 actuel n’existe pas, le dernier numéro de la rue Molière étant le 25.

Derrière le parasol jaune, la fontaine Molière. À droite, derrière le panneau défendant le stationnement, la porte grise est le numéro 39 de la rue de Richelieu. Ensuite, la rue Thérèse. L’immeuble suivant est le 25 et dernier de la rue Molière. À gauche de l’image, la rue Richelieu. Comme l’indique cette image de Street view, cet endroit a été nommé place Mireille (en 2008), qui habitait le quartier avec son mari Emmanuel Berl.
36 Non, Firmin n’a pas « rapidement » abandonné les planches. Après son prix du Conservatoire en 1859, Firmin n’est entré comme souffleur à la Comédie-Française qu’en 1875, soit seize ans plus tard. Par ailleurs il n’a pas été engagé comme « premier souffleur », il n’y avait alors qu’un seul souffleur.
37 On peut imaginer que la suite de l’article, après un encadré, se poursuit sur une page qui n’a pas été conservée.
38 Une ou plusieurs lignes manquantes.
39 Le premier volume du Journal littéraire est paru le 22 octobre 1954 et le deuxième le premier mars 1955, il y a un an.
40 Ce premier encadré donne des citations supposées sans indiquer les sources, ce qui est toujours plus confortable. Aucune n’a été retrouvée dans le Journal littéraire ni dans la Correspondance ni dans les chroniques dramatiques. Les recherches ont été effectuées sur les phrases exactes. Il se peut néanmoins que des formulations différentes aient été employées, certaines étant vraisemblables.
41 Paul Léautaud n’appréciait pas cette tournure et a souvent demandé qu’elle soit supprimée dans ses propres écrits.
Léautaud, tel que je l’ai connu
Par Robert Mallet
Texte de Robert Mallet paru page sept du Figaro littéraire d’un samedi de mars 1956(42), quelques jours après la mort de Paul Léautaud. Ce texte est la « suite de la première page », manquante. On peut comprendre néanmoins qu’il s’agit du récit d’une journée de septembre 1951 où Robert Mallet s’est rendu à Fontenay pour corriger les épreuves de l’édition du volume des Entretiens paru début novembre. L’article est accompagné de deux encadrés, non reproduits ici.

— On ne peut pas se moquer de ce qui vous procure un agrément.
— Mais si ! Aucune femme n’est irremplaçable.
— Vous m’avez pourtant dit que vous n’aviez jamais pu remplacer « Le Fléau43 ».
— C’est-à-dire qu’entre elle et moi ça marchait particulièrement bien.
— Donc, vous n’avez pas pu la remplacer.
— Si, je l’ai remplacée.
— Sans la moindre comparaison qui ait pu vous donner du regret ?
— Je n’ai jamais de regret.
— Tiens, je croyais que vous aviez regretté de ne pas m’avoir répondu autrement à propos de l’amour.
— Écoutez, Mallet, nous ne sommes pas devant le micro !
— Ce n’est pas une raison pour être moins sincère.
Il se met à rire, alors que je pouvais m’attendre à un réflexe de colère :
— Décidément, vous ne changerez pas. Vous avez toujours à la bouche les mêmes mots : le sentiment, la sincérité ! Moi je ne parle jamais de la sincérité.
— Vous vous contentez d’être sincère.
— Oui. Ça me suffit. Regardez Gide : nous a-t-il assez embêtés avec ses professions de sincérité ! Il a été sincère si souvent pour des choses si différentes qu’on ne s’y retrouve plus. Je crois que lui-même ne s’y retrouvait pas. (Je demeure silencieux.) Naturellement vous n’êtes pas de mon avis ?
— Naturellement.
Il s’emporte ; et tape du pied si fort que le chat assoupi sur ses genoux tombe par terre.
— Être tortueux ce n’est pas être sincère !
— Mais on peut être sincèrement tortueux.
— Vous voulez toujours avoir raison !
— Je vous imite.
De nouveau, il rit, puis se baisse pour ramasser son chat, qu’il réinstalle sur ses genoux.
— Pauvre Julie, c’est toi qui as fait les frais !
— Voilà ce que c’est que de mettre trop de sentiment dans ses propos !
Cette fois-ci, il ne rit pas et très gravement, comme un blâme :
— Mon ami, vous confondez le sentiment et la sensibilité !
— Vous admettez donc que vous êtes sensible ?
— Je ne dis pas que je suis sensible. Je dis qu’il ne faut pas confondre l’homme sensible et l’homme sentimental. La sentimentalité nous abêtit.
— Et la sensibilité ?
— Elle ne nous rend pas intelligents, mais sans elle l’intelligence ne vaut pas grand-chose.
À ce moment éclate un orage. La pluie devient torrentielle. Léautaud dépose tout doucement Julie sur le plancher.
— Elle attend des petits. C’est pour ça qu’elle est si câline.
Puis il va jusqu’à son palier, en haut de l’escalier, et compte ses chats. Domino manque à l’appel.
— Avec ce temps-là, elle va se faire tremper.
Il descend l’escalier, passe la tête dehors et, sans se soucier de l’eau qui le gifle, il appelle Domino de la voix la plus persuasive. Domino ne revenant pas, il se décide à remonter, et grogne :
— J’espère qu’elle s’est mise à l’abri.
Nous commençons à travailler, mais chez Léautaud le cœur n’y est pas. Je le sens distrait, préoccupé. Le tambourinement des rafales sur la vitre l’agace.
— Quel temps ! répète-t-il.
Tout à coup, il se lève et se précipite vers l’escalier :
— Oui, c’est elle.
Domino, trempée, le poil collé sur la peau, fait son apparition et vient se frotter contre les jambes de Léautaud.
— Allons ! Tu vas me faire tomber, bougonne-t-il. Puis la prenant dans ses bras, il l’approche du poêle, saisit un torchon et l’essuie, mais sans brusquerie, avec beaucoup de précaution, pour ne pas lui faire mal La chatte cligne les yeux, miaule de satisfaction.
— Alors tu n’as pas été raisonnable ? Tu as voulu sortir malgré la pluie ! Tu t’y laisses toujours prendre.
Se tournant vers moi :
— Elle a un caractère léger, imprudent. Les autres ne se risquent pas dehors à la moindre goutte d’eau. Elle, rien ne peut l’empêcher de sortir. C’est plus fort qu’elle ! Et elle rentre dans un bel état ! Vous savez, les bêtes ont des caractères aussi divers que les hommes. Il ne faut pas les connaître pour croire qu’elles sont toutes faites sur le même modèle. Domino est une chatte qui a de la personnalité.
S’adressant à elle :
— Tu es contente, hein, que je te frictionne ?
Puis à moi :
— Je me demande si elle ne se fait pas tremper que pour avoir le plaisir d’être séchée !
De toute évidence, la chatte est heureuse qu’on s’occupe d’elle. Elle ronronne, se détend, frotte sa tête contre le bras de Léautaud.
— Bon. Ça suffit comme ça, dit Léautaud en la posant près du poêle. Maintenant, finis de te sécher toi-même.
Il vient se rasseoir dans son fauteuil. Julie, qui n’attendait que cela, saute aussitôt sur ses genoux. Domino abandonne le poêle et essaie de disputer la place à Julie, qui lui donne un coup de patte, mais sans sortir les griffes. Elle n’insiste pas et va se jucher sur le dos du fauteuil, tout contre l’épaule de Léautaud. Celui-ci, d’une main lui fait une caresse, et de l’autre flatte Julie. Puis il me dit :
— Allons Reprenons le travail. Où en étions-nous ?
Je lui réponds, trichant un peu, non sans malice :
— À cette phrase de vous : « Je ne suis pas sentimental. Le sentimentalisme est une ânerie ! »
Il fait comme s’il ne comprenait pas.
Écrire debout !
22 septembre 1951.
Nous corrigeons aujourd’hui L’Entretien sur la littérature. Lorsque j’en arrive à sa repartie : « J’ai horreur de l’art, l’art c’est de la fabrication », il ne peut s’empêcher de s’en prendre une fois de plus à Flaubert :
— En voilà un qui a fabriqué ! Il n’était pas capable de spontanéité.
— Si, il en était capable, mais il s’en méfiait.
— II avait tort. Ses phrases puent le fonctionnaire, l’homme assis dont parle Rimbaud, celui qu’agace entre ses cuisses un brin de paille de sa chaise usée ! Moi j’aime les gens qui ont l’air d’avoir écrit debout. Ça m’arrive bien souvent d’écrire quand je fais ma vaisselle ou ma lessive. Je pose le torchon ou le savon, je m’essuie les mains et j’écris une phrase sur la table.
Je lui dis, ironiquement sérieux :
— Sur le coup de l’inspiration ?
Il fulmine :
— N’employez donc pas des mots comme ça ! L’inspiration ! Qu’est-ce que ça veut dire, l’inspiration ?
— À mon tour de vous demander comment vous appelez l’élan qui vous force à interrompre votre vaisselle ou votre lessive pour écrire.
— Ce n’est pas un élan.
— Alors, qu’est-ce que c’est ?
— Un plaisir que je satisfais.
— Pourquoi l’inspiration ne serait-elle pas justement un plaisir qu’on satisfait ?
— L’inspiration déforme tout. Elle amplifie, elle fait du lyrisme. Il faut ne jamais rien enfler. Pas même la beauté, surtout pas la beauté ! Ce qui est beau n’a pas besoin d’être flatté.
— Et ce qui est laid ?
— Ça doit rester laid. Tenez. Je prends un exemple : Paul Bret a fait de moi un portrait. Pour ne pas me déplaire sans doute, il m’a embelli. Eh bien, c’est ça qui me déplait ! Tandis que Rouveyre…
— Il vous a bien arrangé !
— Oui, mais il ne m’a pas « arrangé » ! Allons, nous bavardons et nous ne travaillons pas. Lisez la suite.
La suite concerne le style et la vanité des auteurs. Il opine du bonnet (c’est le cas de le dire), puis :
— J’aurais dû être encore plus sévère pour tous ces gens qui se poussent du col dès qu’ils ont écrit trois mots ! Tous ces gens qui croient en la postérité ! Je m’en moque bien de la postérité, moi !
— Alors pourquoi écrivez-vous un Journal qui sera publié en partie après votre mort ?
— Je l’écris parce que ça m’amuse. Je ne fais que ce qui m’amuse, dès que c’est possible.
— Vous ne désirez pas être lu ?
— Je désire écrire, d’abord.
— L’un n’empêche pas l’autre.
— J’écris pour me faire plaisir. Les lecteurs, je n’y pense pas.
— C’est sans doute pourquoi vous leur plaisez.
— Ça les regarde. Je ne cherche pas la considération.
— Alors, vous devriez vous contenter d’écrire et renoncer à publier.
— Vous ne voulez pas comprendre !
— Si, si. Je comprends très bien : vous aimez, qu’on vous lise.
— Bon. Maintenant, j’aimerais que vous continuiez votre lecture.
Et la lecture de notre dialogue se poursuit avec de constants commentaires qui exagèrent nos opinions respectives.
Les mettre en laisse
Le temps est frais et humide. Léautaud dit qu’il a tout juste chaud et craint que moi-même je n’aie froid la tête.
— Ce n’est pas prudent de rester découvert comme ça ! Et vous n’avez pas de chapeau, naturellement, pour être à la mode. Je vais vous chercher un bonnet de laine.
Aussi leste que ses chats, il grimpe sur une chaise et sort d’un placard une boîte en carton. Le carton ouvert, une nuée de mites s’en échappe.
— J’ai pourtant mis du jus de tabac là-dedans ! grommelle-t-il.
Il vide le carton sur le plancher et prend un bonnet de laine gris qui s’effrite entre ses doigts tellement les mites l’ont trouvé à leur goût. Parmi d’autres bonnets détériorés, il finit par en trouver un jaune qui est réparable et me force à le mettre aussitôt (je n’ose pas décourager sa gentillesse) :
— Vous pourrez l’emporter chez vous. Votre femme le raccommodera. Vous verrez, c’est très utile, un bonnet.
Sur les murs, aucune glace. Je ne peux pas voir mon reflet dans la vitre, qui est couverte d’une épaisse couche de poussière et veinée de traînées de pluie sur l’autre face. Mais je n’ai pas besoin de faire grand effort pour m’imaginer affublé de ce couvre-chef jaune serin à côté de Léautaud coiffé aujourd’hui d’un bonnet vert. Nous devons faire une belle paire.
Domino trône sur les genoux de son maître. Je demande à Léautaud où est Julie.
— Ah ! fait-il avec une grimace, elle n’est plus de ce monde. Il y a trois jours, elle est morte en couches. Je l’ai trouvée un matin, déjà glacée, avec ses trois petits morts, eux aussi.
— Et vous l’avez enterrée dans le jardin ?
— Non, je suis trop vieux maintenant pour creuser des trous. Je l’ai liquidée dans mon poêle. J’ai fait d’elle ce qu’on fera de moi quand je serai mort.
— Ça a dû être bien pénible.
— Pas du tout. Il n’y a que la souffrance qui compte. Je ne peux pas supporter de voir souffrir une bête. Quand elle est morte, plus rien n’a d’importance. Et puis ça m’a donné un avant-goût de ce qui m’attend. C’est très encourageant. Il n’y a rien de plus propre. Je ne peux pas me faire à l’idée d’être mangé par des vers.
— Vous préférez l’être par des flammes !
— Ah ! oui… Mais j’avais pris une précaution : j’avais fait sortir les autres chats de la pièce.
— Vous pensez qu’ils auraient pu se rendre compte ?
— J’en suis sûr.
— Et qu’ils auraient été inquiets ?
— Évidemment ! N’est-ce pas, Domino ? dit-il, en réveillant sa chatte qui s’étire.
On frappe à la porte.
Léautaud, sans demander qui vient, crie : « Montez ! ».
Un homme d’une cinquantaine d’années se présente, très bourgeoisement vêtu. (Je dois me forcer pour ne pas retirer mon bonnet jaune.)
— Monsieur Léautaud, je suis passé chez vous à tout hasard pour savoir si vous n’auriez pas recueilli ces jours-ci un jeune chien de berger.
— Non. Il était à vous ?
— Oui. Et je l’aimais bien. Il était beau.
— Je ne vois pas le rapport.
L’homme non plus ne voit pas le rapport entre la phrase de Léautaud et ses affirmations.
Léautaud hausse le ton.
— Vous n’aimez que ce qui est beau, Monsieur ?
L’homme se doute d’un traquenard et se trouble :
— C’est-à-dire que…
— Il faut aimer d’abord les animaux laids, parce que personne n’en veut. Ils sont toujours plus malheureux que les autres. Est-ce que votre chien portait un collier avec votre adresse ?
— Non.
Léautaud éclate :
— Eh bien, Monsieur, vous n’avez que ce que vous méritez. On devrait flanquer des procès à tous ceux qui ne font pas porter des plaques d’identité de leurs chiens. Ce sont des imbéciles ! Des imbéciles qui, eux, ont des papiers dans leurs poches. Et pendant ce temps les chiens intelligents sont menés à la fourrière ! Non, je n’ai pas votre chien, Monsieur. Je vous salue.
L’homme a reçu l’algarade sans broncher. Il descend l’escalier sur la pointe des pieds.
Et Léautaud, avant qu’il ait quitté la maison :
— C’est ces gens-là qu’on devrait mettre en laisse !
Derrière chaque apparence
31 janvier 1956
À la Vallée-aux-Loups. Léautaud occupe une chambre claire et gaie qui donne sur le parc, une chambre de jeune fille, avec un petit lit peint en blanc et un papier à fleurs. Je le lui fais remarquer. Quoique fatigué ce matin, et plutôt bourru, il me répond avec son glapissement habituel :
— Ah ! Je peux me comparer à une vraie jeune fille. Depuis le temps que je suis continent ! On croit qu’on ne pourra jamais se passer de ces choses-là. Et puis on s’y fait très bien.
Il s’arrête quelques secondes, puis, avec une moue qui fait tomber tout son visage :
— Ça n’est pas plus gai pour ça !
Le jour n’est pas à la gaîté. Il se plaint de s’ennuyer. J’essaie de remonter le courant :
— Au printemps, vous pourrez vous promener dans le parc.
— Je ne mettrai pas les pieds dans le parc.
— Vous aurez tort. Vous avez besoin de vous aérer.
— Je m’aérerai le jour où l’on m’emmènera au cimetière. Je m’aérerai ; enfin, c’est une façon de parler. Je serai dans ma boîte.
J’essaie de le détourner de cette idée.
— Le parc est très joli.
Phrase sans imagination qui m’attire cette réplique :
— Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? J’ai toujours eu horreur de la nature. La nature me donne le cafard. Je la trouve bête ! J’aime les rues des villes, avec leur va-et-vient. Là on se sent vivre.
— Vous prétendez pourtant ne pas tellement aimer les hommes.
— Ce ne sont pas les hommes que j’aime, mais la vie qu’ils donnent aux choses. Ici, j’essaie d’oublier que je suis entouré par la nature. Je tourne le dos à la vue.
— Comme vous tourniez le dos à la mer quand vous alliez à Pornic.
— Bien sûr. J’allais à Pornic pas pour la mer mais pour Le Fléau.
Il s’arrête de nouveau, évoque sans doute son passé. Je me tais. C’est lui qui reprend :
— Pauvre Fléau ! Dire que je n’ai jamais pu aller sur sa tombe là-bas ! II ne doit pas rester grand-chose d’elle ! Bientôt il en restera encore moins de mon corps.
Décidément, tout le ramène vers la vision de sa mort. Je l’interroge sur son emploi du temps.
— Je ne fais rien, J’attends…
— Vous écrivez tout de même votre journal.
— Oui, oui… Je l’écris, par habitude. Mais qu’est-ce que vous voulez que je raconte ? Je suis bien soigné. Mais à quoi ça sert ? Ah, mon cher, il vaut mieux partir avant de se sentir partir !
Il retrouve son animation et sa gaîté pour me parler de ses deux nouvelles amies : Praline, la chatte de la maison qui vient se coucher sur son lit, et la jeune fille qui fait son ménage :
— Elle est charmante. Et elle a de fort jolies formes ! Elle n’est pas une planche comme toutes ces femmes qui se croient à la mode parce qu’elles n’ont plus rien, ni par devant ni par derrière !
Il rit, mais son rire est cassé. Son rire l’essouffle. Soudain il renverse la tête en arrière comme si le poids de sa toque de fourrure était trop lourd pour son crâne décharné, et sur son visage de pierrot creusé, limé, raturé de rides passe encore une fois le reflet tragique de ce qu’il aperçoit — comme une obsession — derrière chaque apparence charnelle.
Robert Mallet
Notes
42 Les cinq samedis de mars 1956 sont le 3, 10, 17, 24 et 31.

43 « Le Fléau » était le surnom donné par Paul Léautaud à Anne Cayssac, rencontrée en février 1908 et devenue sa maîtresse en février 1914.
Le Premier Léautaud… et l’autre

Texte paru dans Le Figaro du trois mars 1956.
Une fois de plus, André Billy reprend les mêmes anecdotes mais se lâche tout de même un peu, Paul Léautaud étant mort depuis dix jours.
Il y a eu deux Léautaud. Je préférais le premier.
Le premier, c’est celui que j’ai rencontré en 1906 dans une librairie du boulevard et qui, tout habillé de noir, portait une barbe noire. Un chien noir était assis à ses pieds. Il ne manquait pas d’élégance. Je devais apprendre un peu plus tard qu’à cette époque il pratiquait un certain dandysme. D’ailleurs il a toujours attaché de l’importance aux questions vestimentaires, on le voyait bien à son souci de ne pas s’habiller comme tout le monde. Seulement, à partir de 1909 ou 1910, quand il alla vivre à Fontenay-aux-Roses, entouré de chiens et de chats, ce fut une sorte de dandysme à l’envers qu’il cultiva sous des airs d’indifférence, affectant par exemple de se rendre aux répétitions générales avec deux vestons dont le plus long dépassait par en dessous le plus court44.
Eugène Montfort fut le premier à attirer mon attention sur le naturel et l’originalité de Léautaud. Montfort avait un goût littéraire très fin. Toutefois, je ne devais me lier avec l’auteur du Petit Ami qu’en 1911. Je fus tout de suite conquis par lui ; tout de suite, je fus son visiteur assidu, le plus assidu, sans doute puisque j’allais le voir quotidiennement, ce qui était facile ! du second étage du Mercure de France, il était descendu au premier pour y remplacer Van Bever au service de la réception des manuscrits et de la publicité. Son fauteuil était assez souvent inoccupé, la recherche de croûtons de pain l’obligeant à bien des courses chez les concierges de la rive gauche qu’il avait intéressées à sa ménagerie. Il reparaissait généralement vers quatre ou cinq heures, porteur d’un sac dont il étalait le contenu sur le plancher de son bureau ; il s’agenouillait pour en faire le tri, et ce que l’on voyait d’abord, en entrant, c’était la partie postérieure de son individu. Les personnes qui, pour la première fois, apportaient un manuscrit au Mercure en étaient un peu surprises. D’autres fois, on le trouvait armé d’un composteur dont, à grands coups, il numérotait la première page des livres édités par le Mercure. Garantie pour les auteurs quand ils ne préféraient pas, comme lui ou comme Gourmont, faire imprimer à leurs frais une petite vignette. Sa vignette, à lui, était une cocotte en papier, symbole de la vie galante qui avait été la sienne dans sa jeunesse et qu’il a racontée dans Le Petit Ami.
Son Journal donne l’impression que ses mœurs n’avaient guère changé et que fort tard il conserva le goût du libertinage, mais je dois avouer que au temps où je le fréquentais et où il m’invitait à déjeuner chez lui, à Fontenay-aux-Roses, dans sa maison pleine de l’odeur des bêtes et où toutes les portes avaient été remplacées par du grillage, la présence des femmes ne se faisait pas sentir. Il me fit l’aveu qu’il venait d’être abandonné par une maîtresse avec laquelle il avait vécu en ménage quelque temps45 et dont il se contenta de me vanter l’anatomie sans aucun de ces propos grivois dont les hommes ne sont pas toujours chiches entre eux quand le sujet s’y prête. La conversation de Léautaud était rigoureusement chaste et, si je ne trompe, elle le resta, formant contraste avec les descriptions que dans son Journal il nous fait de ses amours et dont ceux qui le connaissaient ne peuvent pas ne pas être gênés.
Son attitude vis-à-vis de son patron Alfred Vallette, directeur du Mercure, était assez ambiguë. Il avait pour lui un grand respect, mais son avarice l’indignait. Il s’estimait trop peu payé et ne se gênait pas pour s’absenter quand le caprice l’en prenait. À son avis, il en faisait encore bien trop pour les appointements qu’on lui versait. De son côté, Vallette, à qui les absences de son employé n’échappaient pas, se tenait le raisonnement symétriquement inverse ; selon lui Léautaud était encore trop bien payé pour les services qu’il rendait. Cercle vicieux dont ils ne sont jamais sortis.
Je savais que Léautaud tenait son Journal, j’en avais vu les cahiers alignés chez lui sur une étagère, mais je ne le soupçonnais pas d’y observer si peu les égards les plus élémentaires dus à l’amitié. Aussi fus-je étonné, choqué même, quand, dans la suite je constatai le sans-gêne avec lequel il s’exposait au risque d’être accusé de perfidie. Entre nous les choses faillirent se gâter alors sérieusement.
« Ce n’est pas de la perfidie, me disait Marie Dormoy, c’est de l’inconscience. » Le même reproche a été fait à Edmond de Goncourt, dont l’indiscrétion s’expliquait par son amour passionné de la vie littéraire, Léautaud n’avait pas cette passion-là. C’est le spectacle de la bêtise humaine qui l’amusait et qu’il prenait plaisir à noter. Tous ses contemporains étaient pour lui des imbéciles. Sous le rapport de l’esprit et de l’absence de préjugés, il se mettait fort au-dessus d’eux.
Sur son intelligence, il y aurait eu des réserves à faire. Il était fermé à trop de choses pour qu’on pût voir en lui un homme réellement supérieur, et même en ce qui concernait la littérature, domaine pourtant étroit si on le compare à l’ensemble du savoir humain, il était trop restrictif et trop négatif pour emporter l’adhésion des lecteurs les mieux disposés. Il plaisait, non par sa pénétration et son goût, mais par la bonne frappe de ses boutades, presque toutes excellentes, bien que, l’âge venant et sa complaisance envers lui-même s’exagérant, il en était arrivé à être souvent plus brutal que vraiment drôle.
Le premier Léautaud, celui que je préférais, m’a initié à Diderot et à Stendhal comme il y avait initié Remy de Gourmont, et sous ce rapport j’ai à son égard une dette que je ne renie pas. Il n’a pas pu arriver à me détacher de Flaubert, à propos duquel nous nous disputions presque quotidiennement. À propos de qui, à propos de quoi ne se disputait-on pas avec lui ? La plupart des collaborateurs du Mercure qui défilaient dans son bureau pour y prendre leur courrier étaient l’objet de ses sarcasmes et je dois dire que dans ses joutes il avait facilement le dessus.
En ce temps-là il restait encore en magasin deux ou trois cents exemplaires du Petit Ami. Un jour, Camille Bloch46 vint les rafler tous d’un coup47. On les paie aujourd’hui très chers. Pourquoi Léautaud n’a-t-il pas laissé reparaître son meilleur livre ? Le premier soin de Marie Dormoy devra être le faire réimprimer. Comme tous les autres ouvrages de Léautaud Le Petit Ami fait partie de son Journal. Jusque, dans la tentation d’inceste, on y sent l’influence de Stendhal. L’originalité de Léautaud ne peut être exactement appréciée qu’en fonction de Stendhal, du beylisme, de l’égotisme. Il est parti de là.
Le premier Léautaud était anarchiste et libéral. Nous avons vu apparaître ensuite avec stupeur un doctrinaire de l’ordre et de l’autorité. Nous avons vu apparaître aussi un homme fort enclin à se donner en spectacle. On m’objectera qu’il est difficile de fermer sa porte aux journalistes et aux photographes. Quand on est Léautaud, quand on est celui qui recevait les visiteurs du Mercure à quatre pattes, cela doit pouvoir tout de même se faire.
Je ne voudrais pas être ingrat envers sa mémoire, je lui dois de trop bons moments de conversation et de lecture. Et puis, il a eu le mérite de ne ressembler à personne. Il a été le dernier représentant d’une époque où les figures pittoresques ne manquaient pas. Homme de théâtre et homme de lettres, il tenait admirablement son rôle. Mais cela ne rend pas compte de tout ce qu’il y avait en lui de secret, de mal défini, d’incohérent, de contradictoire. Qui sait ? Il a peut-être été très malheureux. On l’a vu pleurer en parlant de sa mère. Pour ces quelques larmes, qu’il lui soit pardonné beaucoup d’incongruités et de méchancetés ! Et qu’il survive comme le bon mémorialiste d’un demi-siècle de littérature ! La patience qu’il a eue chaque soir de mettre sur le papier le compte rendu de sa journée ne mérite peut-être pas l’immortalité, mais elle la lui assurera.
André Billy,
de l’Académie Goncourt
Notes
44 Voir le Journal littéraire au seize janvier 1914 : « Ce soir, aux Bouffes-Parisiens, avec Billy, pour La Pèlerine écossaise, de Sacha Guitry ». Voir aussi le compte rendu de cette soirée dans le Mercure du premier février 1914, page 620.
45 Blanche.
46 Camille Bloch (1887-1967), libraire et éditeur, 366 rue Saint-Honoré. Au-dessus de la boutique de droite, l’enseigne est toujours présente en mai 2024.

Carte de correspondance
47 Voir le Journal littéraire au 18 mai 1914 où l’on apprend que Camille Bloch n’a pas acheté tous les volumes, mais seulement le manuscrit, à l’occasion d’une vente de plusieurs manuscrits par Alfred Vallette. Camille Bloch n’avait dans cette affaire qu’un rôle de commissionnaire au profit d’André Bertaut, fabricant de produits pharmaceutiques, 58 rue La Rochefoucauld (Journal littéraire au 19 mai).
Le Jour où Léautaud fit son ménage
Ce texte, non signé, est paru dans Le Figaro littéraire au début de 1966
Le dix-neuvième et dernier tome du Journal littéraire va paraître
Un jour, Maurice Garçon écrivit à Paul Léautaud :
« Si votreJournal est de la même écriture que votre lettre reçue ce matin, votre exécuteur vous enverra faire lanlaire48. »
Avec une juste fierté, Marie Dormoy peut répliquer aujourd’hui :
« C’est moi qui suis la publicatrice du Journal de Léautaud et, bien que ma patience ait été souvent mise à rudes épreuves, je n’ai jamais envoyé l’auteur de ce Journal faire lanlaire. Ce travail, qui a pesé sur moi pendent presque trente ans, m’a toujours intéressée. J’y suis d’autant plus restée fidèle que mon amitié pour Léautaud demeure liée à ce travail. Je puis même dire que c’est celui-ci qui a déterminé celle-là. »

Le Journal littéraire de Paul Léautaud, tenu du 3 novembre 1893 jusqu’au 15 février 1956 (plus de soixante ans !) occupe dix-neuf volumes parus au Mercure de France de 1954 à janvier 1966, car le dix-neuvième et dernier tome va paraître ces prochains jours. Il contient des « pages retrouvées » que Léautaud « avait supprimées pour des raisons que la raison ne connaît pas » ; un précieux et monumental index des noms et titres cités dans le Journal, établi par M, Étienne Buthaud, premier président de la cour d’appel de Poitiers ; et trente pages, aussi drôles qu’instructives, dans lesquelles Marie Dormoy raconte l’histoire du Journal, c’est-à-dire surtout le récit mouvementé des circonstances, de 1932 à 1950, qui ont amené peu à peu Léautaud à accepter que son manuscrit (un mètre cube de papiers les plus divers) aille à la Bibliothèque Doucet et paraisse ensuite au Mercure.
Alfred Vallette dit un jour à Marie Dormoy :
« Avec Léautaud, il n’y a rien à faire. Il change. » De fait, elle eut à maintes reprises, dans les interminables négociations menées avec l’écrivain, à subir ses colères sarcastiques, à essuyer ses rebuffades, à souffrir de ses volte-face « Pourquoi me suis-je acharnée ? se demande aujourd’hui Marie Dormoy. Je ne saurais le dire. Seule m’a guidée mon intuition. »
Parmi cinquante épisodes cocasses, choisissons ceux du début, lorsque le 1er octobre 1932 Marie Dormoy est nommée directrice de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet et qu’elle tente aussitôt d’acquérir le manuscrit de Léautaud, « bien moins pour en assurer la propriété à la bibliothèque que pour le mettre à l’abri des fantaisies et caprices de son auteur ».
Au premier rendez-vous chez elle, elle arrive en retard et Léautaud grommelle en l’attendant des « nom de Dieu ! », des « Dieu de Dieu ! ». La servante dira à Marie Dormoy : « Le Monsieur est là. C’est un bien saint homme, il parle tout le temps au bon Dieu. »
Mais le saint homme sait, par Valéry et Vallette, que son manuscrit vaut au moins cent mille francs. La Bibliothèque Doucet a un budget dérisoire et, pour conclure des marchés coûteux, Marie Dormoy fonde avec André Joubin49 une Société des amis de la Bibliothèque Jacques Doucet, composée d’un comité littéraire (Giraudoux, Valéry, Gide, Paulhan, Adrienne Monnier) et d’un comité mondain « chargé de recueillir des fonds et, sous-entendu, d’en fournir ». La Présidente du comité mondain est Jeanne Walter50, première femme de l’architecte Walter, qui a versé d’entrée de jeu dix mille francs (Poincaré51).
Avant d’acquérir le fameux manuscrit, on décide d’envoyer chez Léautaud, à Fontenay, Marie Dormoy et trois membres du comité mondain, Jeanne Walter, Rose Adler52 et Yolande Friedmann53 — les trois Doucettes54, ainsi qu’on les appelle — pour voir ce que finalement personne n’a encore jamais vu, le manuscrit du Journal.
Voici le récit de cette incroyable équipée :
« Ce ne fut pas dans un jardin que nous entrâmes, mais bien dans une forêt vierge. Le sentier qui conduisait de la grille à la maison, presque invisible à travers les branchages, était si étroit qu’on n’y pouvait marcher qu’à la file indienne. Les arbustes, jamais élagués, nous obligeaient souvent à nous plier en deux, les ronces retenaient les belles robes de Patou et de Lanvin, ce qui indisposait quelque peu les visiteuses. Arrivés devant la porte du pavillon, Léautaud, crispé, proposa : « Voulez-vous voir le jardin ? » comme s’il se fût agi du parc d’un château historique. Nous acceptâmes aussitôt ; et, contournant la maison, pénétrâmes dans le maquis.
« Du côté opposé à la rue, devant les fenêtres du rez-de-chaussée, une petite terrasse formée de pavés inégaux propres aux entorses. « Il n’y a pas de chaises », dit Léautaud presque bas tant il était intimidé par l’élégance, l’aisance, l’amabilité — du moins apparente — des visiteuses. « Cela ne fait rien, répondit Jeanne Walter avec bonne humeur, nous nous promènerons. » Comment se promener dans une forêt vierge ? Avec cela, dans tous les coins, quelques chiens et beaucoup de chats, deux ou trois très beaux, les autres pelés, galeux, miteux, certains étendus, inertes comme s’ils allaient agoniser.
« Quand nous nous fûmes extasiées sur le calme et le bon air dont on jouissait dans cette solitude, il fallut bien en arriver au Journal. “Pouvons-nous voir votre manuscrit ?” hasardai-je enfin. — Oui, répondit Léautaud d’une voix encore plus éteinte, mais il faut entrer dans la maison. » Ce que nous fîmes à sa suite.
« Je pensais bien que l’intérieur de Léautaud n’était ni luxueux ni même confortable, mais un semblable dénuement, je ne l’aurais jamais imaginé. Il me semblait entrer dans une de ces maisons où je suivais ma mère quand, dans ses visites obligatoires à titre de Dame de la Charité, elle m’emmenait à sa suite chez des habitants de la zone. Aux murs, des lambeaux de papier déteints laissant voir des plâtres lézardés. Les boiseries étaient recouvertes d’une peinture écaillée dont on n’aurait pu définir la couleur, les portes fermaient mal ou pas du tout, les fenêtres étaient presque toutes clouées aux chambranles parce que, sans cela, elles seraient tombées, le plancher, sans poussière, il faut le dire, semblait avoir été passé au rabot et, planant sur le tout, une tenace odeur de pipi de chat.
Suivant Léautaud qui nous guidait, je montai sans oser trop regarder mes co-visiteuses. Les chats et les chiens nous faisaient cortège. À chaque pas s’affirmait l’odeur féline. Arrivés sur le palier de l’unique étage, Léautaud nous ouvrit une porte, puis tout de suite une autre, nous découvrant une pièce donnant sur le jardin et dans laquelle il nous pria d’entrer. L’odeur féline était devenue à ce point suffocante que les trois Doucettes, tirant des étuis à cigarettes de métal précieux, se mirent à fumer avec conviction.
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Au milieu de la pièce étaient disposés quatre sièges disparates, et, dans l’espace laissé vide entre eux, un énorme paquet enveloppé avec de vieux journaux, mal emballé, mal ficelé : le manuscrit du Journal.
Les Doucettes n’en revenaient pas. Elles s’assirent avec précaution, car les robes de Patou et de Lanvin couraient de plus en plus de risques. Comme j’étendais la main pour ouvrir le paquet du Journal, Léautaud, d’une voix brusque et crispée : « Je vous laisse, moi, je n’ai rien à faire ici. » II s’en fut, mélancolique, déchiré, suivi de son habituel cortège de chats et de chiens.
Je tirai du paquet informe quelques liasses de papier noircies de la célèbre écriture et les passai aux visiteuses. Cette écriture était si menue, si empâtée, qu’elles ne purent rien lire, sauf Jeanne Walter, qui s’attardait sur une page. Dans la crainte qu’elle n’y découvrit des choses excessives, je lui dis très bas, mais très nettement : « Moi, je regarde, mais je ne lis pas. » Les feuillets me furent tout de suite rendus et Jeanne Waller leva la séance en déclarant qu’on ne pouvait discuter d’un achat d’une telle importance de façon si hâtive. »
Marie Dormoy raconte encore qu’aussitôt rentrées à Paris les trois Doucettes, « pour oublier une telle misère, pour se dégager de telles visions, de telles odeurs, s’en allaient chez Pons55 croquer de succulents gâteaux et se délecter de sorbets aux parfums les plus rares ».
Pendant ce temps, Léautaud faisait tomber un orage sur Marie Dormoy. Il s’écriait :
« Comme c’était gai pour moi de recevoir ces trois dames que je ne connaissais pas ! Je n’ai que trois chaises et vous étiez quatre. J’ai dû en emprunter une à ma voisine. […] Quelle affaire, quand je pense que je me suis levé à six heures du matin pour faire à fond mon ménage… — Votre ménage ? — Pour sûr, j’ai balayé le pavillon, j’ai nettoyé les allées du jardin, tout cela m’assomme !
« Qu’aurait-ce été s’il ne l’avait pas fait, son ménage ! »

Exécutrice testamentaire de Léautaud, Marie Dormoy tient dans ses mains un paquet “explosif”, à n’ouvrir qu’en 1986 : les passages du Journal littéraire où sont malmenés des écrivains encore vivants. » (légende du Figaro)
Notes
48 Journal littéraire au deux août 1947 : « Agacé par mon écriture, pas mal de mots étant restés illisibles pour lui, il me dit que si mon Journal est écrit de cette façon, le publicateur que j’aurai désigné m’enverra faire lanlaire. »
49 Archéologue détaché au musée de Constantinople en 1893, André Joubin (1868-1944) a le projet de création d’un Institut français d’archéologie à Constantinople, qui sera réalisé en 1930. Entretemps, André Joubin est nommé titulaire de la chaire d’archéologie classique de Montpellier, conservateur du Musée Fabre de 1915 à 1920 puis enfin directeur de la Bibliothèque d’art et d’archéologie, fondation Jacques Doucet.
50 Jeanne Rigal, née en 1884, a épousé en 1906 Jean Walter (1883-1957), architecte de l’hôpital Beaujon (1933-1935) à Clichy, en banlieue parisienne, dont elle va divorcer en février 1934. Jeanne Walter est surtout connue pour avoir été directrice de la revue d’avant-garde d’urbanisme et d’architecture Préludes, qui parut de 1933 à 1935.
51 Le Franc Poincaré a été une nouvelle monnaie créée en 1928 par Raymond Poincaré, Président de la République de 1913 à 1920 puis Président du Conseil et ministre des Finances.
52 Rose Adler (1890-1959), trésorière du comité, relieuse et décoratrice, a écrit son Journal (1928-1959), paru en 2014 aux éditions des Cendres (490 pages).
53 Yolande Friedmann (1904-1987), issue d’une famille fortunée, épousera en 1945 l’avocat et homme politique Pierre-Olivier Lapie (1901-1994).
54 Un récit plus détaillé de cette visite des Doucettes, est aussi donné dans la page « Fontenay-aux-Roses II »
55 Cette pâtisserie Pons, à l’actuel deux place Edmond Rostand, près du jardin du Luxembourg, tient une place surprenante dans le Journal littéraire. Voir notamment l’affaire du bouquet de violettes offert à Verlaine le 24 août 1894. À cet emplacement s’est ensuite installée une pâtisserie Dalloyau jusqu’en 2020.
Paul Léautaud à l’Arsenal

Par Jacques Jaubert
Jacques Jaubert, né en 1923 a été journaliste au Figaro et, quelques années, secrétaire de Bernard Pivot pour Apostrophes. Il a pris sa retraite à Pornic, où il était interviewé par Ouest-France le sept mai 2024.
Paul Léautaud, lesté d’un vieux cabas, le chef couvert d’un chapeau cabossé, le corps enveloppé dans un manteau déformé par les injures du temps… C’est ainsi que je l’ai aperçu vers 1950, lorsque l’ermite de Fontenay-aux-Roses quittait sa maison, ses chiens et ses chats pour aller aux commissions à la porte d’Orléans. C’est ainsi que l’objectif d’Izis l’a saisi. On peut voir cette image à la remarquable exposition que la Bibliothèque de l’Arsenal, sur l’initiative d’Étienne Dennery56, directeur des Bibliothèques de France, consacre à l’auteur du Journal littéraire, qui aurait cent ans cette année57.

Couverture du catalogue de l’exposition
Il était né avec la photographie58. Ce qui nous permet de parcourir son Itinéraire, du petit garçon à la tête ronde, à la physionomie fermée d’enfant malheureux, jusqu’aux traits voltairiens des dernières années. Conservateurs au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale, Mmes Dubief et Prévost59 ont retrouvé des portraits du père, Firmin Léautaud, tragédien tôt devenu souffleur à la Comédie-Française, qui ne s’occupait guère de son fils.
De la mère aussi : cette Jeanne Forestier qui apparaît comme une belle actrice, trop belle. Léautaud ne se consola jamais de son départ ni de son indifférence. Il signe Paul Forestier son premier article dans Le Parti ouvrier : un billet sur « les Bleus », rédigé au retour du régiment60.
Ses chroniques dramatiques, signées Maurice Boissard, lui attirent des querelles. Il entre à la N.R.F., en sort, collabore aux Nouvelles littéraires. Il écrit, il vit. Comme le dit fort bien Robert Mallet dans la préface d’un catalogue qui restera un excellent instrument de travail : « Il a représenté l’un de ces êtres mal adaptés à la vie moderne, mais que cette vie pouvait encore accueilli grâce à un milieu intellectuel et artiste qui permettait à la bohème de ne pas être la pauvreté. »
Déjà Valéry, son grand ami, avait mis tout Léautaud dans ce conte express, à lui dédié : « II était une fois un écrivain — qui écrivait61. »
À celui qui avait dit : « J’écris pour moi seul », la célébrité vint tard. Il approchait de 80 ans lorsque, en 1951, ses Entretiens radiophoniques avec Robert Mallet révèlent au grand public sa verve, son mordant, sa voix brusquement entrecoupée d’un rire étonnant : « Un rire semblable au cri de la hulotte, où s’exprimait, mieux encore que dans ses propos, son amère dérision des choses humaines », comme l’a si bien dit André Billy en 1941.
Cette phrase est tirée d’un article… nécrologique. La nouvelle, fausse, de la mort de Léautaud avait couru en ce mois de mai 1941. Les « papiers » parus à cette occasion divertirent fort l’intéressé, lorsqu’ils ne furent pas le prétexte de nouvelles brouilles.
En parcourant ces lettres dont aucune n’est indifférente, en s’attardant auprès de ce visage rugueux, ou devant son cabinet de travail pieusement reconstitué, avec le buste de Diderot et la gravure érotique du XVIIIe, on songe au télégramme de démenti envoyé par Gaétan Sanvoisin à André Billy : « Déplorable erreur. Stop. Léautaud bien vivant. »
Jacques Jaubert

Notes
56 Étienne Dennery (1903-1979), normalien, agrégé d’histoire, directeur de l’Information de la France libre de 1941 à 1944. Professeur à Science-Po, ambassadeur au Japon en 1961, administrateur général de la Bibliothèque nationale et directeur des bibliothèques de France, jusqu’en 1975.
57 Note de l’auteur : « 1, rue de Sully, Paris (4e). Tous les jours, de 11 à 17 heures. »
58 Bien après ! Les premières images photographiques datent de la décennie 1830.
59 Lise Dubief et Marie-Laure Prévost.
60 Pour ce texte voir la page « Paul Léautaud soldat »
61 Journal littéraire au 29 novembre 1898.
Paul Léautaud,
De la personne au personnage

Texte de Maurice Chapelan provenant d’un journal non identifié (Le Figaro ?) paru à la fin de 1974 ou au début de 1975, rendant compte d’un ouvrage achevé d’imprimer le trente novembre 1974.
Maurice Chapelan (1906-1992), est surtout connu pour ses chroniques de langue et de grammaire du Figaro Littéraire sous le nom d’Aristide et réunies chez l’exigeant François Bourin en 1989 sous le titre La Langue française dans tous ses débats.
Paul Léautaud,
La recherche de l’identité (1872-1914)
par Raymond Mahieu.
Minard, 170 F.
Ce livre (très gros 500 pages) « a fourni la matière, nous dit son auteur, d’une thèse de doctorat en philosophie et lettres, soutenue en décembre 1970, à l’université de Louvain ».

De la thèse, il offre les inconvénients qui est d’être comparable à un ouvrage d’anatomie, certes indispensable à l’étudiant en médecine, mais dont un amant, au lit avec sa maîtresse, ne saurait que faire (à la condition, bien entendu, de ne pas être un sot). Si donc il ressortit au genre dont Jules Renard écrivait dans son Journal : « En littérature, il y a des messieurs qui font des travaux62 », hâtons-nous d’y saluer un travail conduit non seulement avec une érudition considérable, qui est ici la moindre des choses, mais encore avec intelligence, sympathie et souvent beaucoup d’agrément.
En outre, M. Raymond Mahieu me paraît être le premier à avoir conféré à Léautaud le périlleux honneur d’être devenu gibier universitaire. La gloire d’un écrivain est à ce prix. Sans dommage, en l’occurrence, car l’animal est si vivant qu’en dépit de la façon minutieuse dont il le dépèce, chaque morceau continue de palpiter sous le scalpel.
M. Mahieu a étudié la vie et l’œuvre ensemble, afin de bien mettre en valeur l’influence que chacune a eue sur l’autre. On ne contestera pas le bien-fondé des trois périodes qu’il y distingue : celle des Ambitions (1872 à 1899), celle des Épreuves (1900-1907) et celle de la Sagesse ou de la Résignation (1907 à 1914).
Un moyen d’expression unique
Si, de la sorte, il abandonne Léautaud à 42 ans, alors qu’il a vécu le double (il est mort en 1956), c’est qu’il considère qu’à partir de là l’essentiel est joué pour lui et que son fameux Journal littéraire restera son moyen d’expression quasiment unique et désormais sans surprise. Avant d’en arriver à ce point de maturation qui est le plus connu du bonhomme et de sa légende, la plupart des lecteurs s’étonneront, j’imagine, de faire connaissance avec le Léautaud poète symbolard, combien médiocre, et le Léautaud des proses artistes à prétentions philosophiques, intitulées Essais de sentimentalisme, qu’il ne s’est pas privé de dénigrer et de renier plus tard.
Œuvres de jeunesse, toutes marquées d’influences mal digérées (Mallarmé, Barrès, Schwob) et d’un contournement cocasse. C’est tout de même à travers elles qu’il s’est cherché puis trouvé, selon une dialectique qui a été finement analysée par M. Mahieu.
Évidemment, il a fait état comme il convenait de l’inceste, rêvé sinon accompli, du Petit Ami avec Jeanne Forestier, sa mère, et de l’autoconstruction du personnage caricatural qu’il finit par devenir. « Par ses insolences, écrit-il, Léautaud ne cherche pas tant à déplaire qu’à se rendre tout ensemble fascinant et impénétrable63. » Ou encore : « Tout ce que Léautaud publie témoigne donc du souci de ne pas être inférieur à la réputation d’ironiste universitaire qu’Il se conquiert64. »
Conséquence de plus en plus évidente avec les années : « L’effort de Léautaud ne le porte plus à se connaître mais à se reconnaître65. »
Léautaud est l’un des écrivains qui permettent le mieux de répondre aux inépuisables questions : « Qui écrit ? Pourquoi ? Pour qui ? » Si l’on songe à son narcissisme, son autisme, son solipsisme66, cet égotiste, qui a cru se reconnaître d’abord dans le Barrès du Jugement de Bérénice67, ne s’est véritablement reconnu qu’après sa découverte de Stendhal ; une blague du regretté Pierre Dac me semble faite pour le définir : « Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? — Je suis moi, je viens de chez moi, et je rentre chez moi. »
Selon M. Mahieu, voici « la place à la fois modeste et irrécusable que Léautaud est en droit de réclamer dans la littérature de son siècle : sauvé de l’insignifiance par la vertu d’un langage dans lequel il a reconstruit son existence68 », soit, mais en substituant majeur à mineur.
Maurice Chapelan
Il est prévu que l’ouvrage de Raymond Mahieu soit réédité ici en PDF annoté à la rentrée de 2026.
Notes
62 Cette citation est approximative, comme souvent. On la trouve au quatre novembre 1892, reproduite ci-dessous dans la Pléiade de Léon Guichard et Gilbert Sigaux (Gallimard 1965) :

63 Page 416.
64 Page 422, sauf que Raymond Mahieu écrit « ironiste universel » et non « universitaire » :

65 Page 432. Maurice Chapelan n’a évidemment pas eu le temps de lire l’ouvrage en entier.
66 Solipsisme : « Conception selon laquelle le sujet pensant ne peut avoir d’autre certitude que celle de sa propre existence. » (Acad.) Attitude du sujet pensant pour qui sa conscience propre est l’unique réalité, les autres consciences, le monde extérieur n’étant que des représentations. » TLFi).
67 Là aussi, l’excellent Maurice Chapelan cite de mémoire un titre bien oublié. Le Jardin de Bérénice est le troisième roman du Culte du moi de Maurice Barrès, paru chez Perrin en 1891 et lu avec admiration par Paul Léautaud aux premiers temps de sa jeunesse. Voir supra le texte de Justin Saget, « Les Livres de Paul Léautaud », note 21.
68 Introduction, page onze :
