Sur Rosny aîné (1934)

Note de l’éditeur
J.-H. Rosny aîné est un de ces mal-aimés des lettres et il m’a semblé intéressant de montrer ici que Léautaud, qui avait la fausse réputation de n’aimer personne, l’appréciait bien.
J’ai laissé ce texte sensiblement tel qu’il sera dans l’édition finale — si elle a lieu un jour — ce qui permet de lire le non moins intéressant portrait de Georges Duhamel. Cela n’empêchera pas, néanmoins, que soit prochainement publié dans ce site une page « Sur Duhamel 1933 ».

Lundi 19 février 1934
Auriant me raconte ce soir que les boîtes des quais, les boutiques de soldes, sont pleines des ouvrages d’Émile Magne, édités chez Émile-Paul, à deux ou trois francs, dont ces éditeurs se sont débarrassés en les soldant. Il a rencontré Émile Magne, avec qui il en a parlé et qui en pleurait presque. Le fait est que c’est grave pour un auteur, surtout sérieux, consciencieux, parfait dans son genre, comme l’est Magne, d’avoir ainsi ses ouvrages jetés partout à bas prix. Il a ajouté à Auriant qu’il n’a même pas reçu des Émile-Paul le moindre avis de la mesure qu’ils prenaient.

Mardi 20 février
Je parle ce matin à Vallette de l’affaire des ouvrages de Magne soldés par son éditeur et qu’on voit partout à bas prix. Comme j’émets cet avis que c’est grave pour un auteur, il a ce mot : « Je vous crois. C’est la déconsidération complète. » Comme je lui dis que Magne n’a même pas reçu le moindre avis de la mesure ; il me dit que cela ne l’étonne pas des Émile-Paul, qui sont connus pour avoir des procédés de goujats avec tout le monde, même entre confrères. Il me dit que leurs affaires sont du reste fort mauvaises et qu’on s’attend à les voir sauter d’un jour à l’autre.

Vendredi 23 Février
Auriant me raconte qu’il a demandé à Montfort si le volume des Plus belles pages du Prince de Ligne, qu’il a reçu en service de presse, lui a plu à lire. Il a été renversé de sa réponse : « Ce n’est rien du tout, votre Prince de Ligne. C’est mal écrit. C’est sans intérêt. C’est extrêmement surfait. Je voulais en prendre un passage pour mettre en tête d’un numéro des Marges. Je me suis endormi dessus. »

Auriant conclut de là, avec apparence de raison, que pour trouver le Prince de Ligne surfait, Montfort ne devait pas le connaître.

Cette manière de jugement sur les livres qui sont mal écrits est décidément commune à beaucoup de gens de lettres. Il paraît que c’est aussi l’argument fréquent de Fernand Fleuret, qui l’émet à chaque instant, à ce que me raconte Auriant. Dès qu’on ne fait pas de phrases cadencées, à épithètes choisies, bien ronronnantes, on écrit mal. Le style spontané, primesautier, abandonné, est pour eux sans saveur. Il leur faut les fards.

Samedi 24 Février
Je suis en plan pour mon travail. Je n’y ai pas touché de toute cette semaine. Manque d’entrain. Préoccupations. Les besognes que j’ai à faire chez moi et qui me raccourcissent mes soirées de la moitié.

Mandin est allé à la manifestation du 6 février place de la Concorde. Je croyais l’apprendre ce matin à Voilette qui le savait.

Il me raconte que le Directeur de l’agence du Crédit Lyonnais rue de Rennes y est allé aussi. Il a dit à Vallette : « J’ai considéré que c’était un devoir. » Vallette me dit que l’éditeur Baudinière a donné congé ce jour-là une heure plus tôt à ses employés, pour que ceux qui voulaient aller manifester puissent le faire.

Mercredi 28 Février
J’arrive ce matin au Mercure. Vallette est chez lui, à mettre son col et sa cravate. Bernard est seul dans son bureau. Il me raconte ce qui suit, dont il vient de parler avec Vallette, lequel est assez estomaqué, déçu, choqué de l’affaire. Il vient de paraître aux Éditions Catalogne un volume de Duhamel, portant en sous-titre : Suite aux Scènes de la Vie future. Et pas un petit volume à tirage restreint, comme en fait quelquefois ailleurs Duhamel et contre lesquels il n’y a rien à dire. Un volume de librairie courante, au prix courant 15 francs. Bernard dit tout nettement que c’est une cochonnerie de sa part à l’égard du Mercure, que cela ne l’étonne pas, que c’est pour lui une confirmation de l’opinion qu’il a depuis longtemps de Duhamel : un bonhomme pas sûr, tout en façade de phrases généreuses et de bon sentiment, au fond un simple Tartuffe. Faire cela au Mercure, alors qu’on est au lendemain de la mise en vente de son Jardin des Bêtes sauvages, alors qu’on est en pleine vente de cet ouvrage, au lendemain de sa nomination comme administrateur du Mercure, qui a encore consolidé et augmenté sa situation dans la maison. Une cochonnerie, il le répète. Et donner ainsi un volume à un … comme Catalogne. Bernard dit que Duhamel est extrêmement sensible aux flatteries et que l’autre a dû le prendre par là. Ce qui ne diminue pas le vilain du procédé à l’égard du Mercure. Il me dit que Vallette n’en revient pas, que c’est une vraie déception pour lui sur le compte de Duhamel. Il a dit ce matin à Bernard : « J’ai trouvé souvent que vous le jugiez un peu durement. Je commence à croire… »

∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙ Ligne de points. ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  ∙  [1]

J’ai rappelé à Bernard le portrait de Duhamel que j’avais découpé dans un périodique et au bas duquel j’avais écrit :

Laurent, serrez ma haire avec ma discipline
Et priez que le ciel toujours vous illumine
[2]

et que je lui avais donné, qu’il a mis dans sa corbeille à papier et qui m’a été apporté de là par le petit commis Maurice, — heureusement, car enfin, je n’aurais pas tenu à ce que Duhamel le vît. Mais les vers lui vont bien. Le moindre auditeur devant lui et aussitôt l’onction, les phrases émues, l’étalage de la pitié, du secours, du réconfort à donner à chacun. Mais si son intérêt est en jeu, un tout autre homme, — le vrai. Il y a longtemps que je sais à quoi m’en tenir.

Mardi 6 Mars
Été tantôt à une exposition d’œuvres de Marius Cladel, à la Librairie du Cygne, boulevard Saint-Germain. Il m’avait envoyé une invitation. Il m’avait offert, il y a quelques années, de faire mon buste. J’avais refusé. Il me l’a offert de nouveau aujourd’hui. J’ai accepté, tenté par un très beau masque d’homme que j’ai vu à son exposition. Nous ferons cela cet été.

Très belle façon de penser, tantôt, de Vallette, qu’il m’a exprimée, à propos de ce qui suit. On a publié, il y a quelques jours, une traduction de l’ouvrage de Hitler : Mon Combat[3]. J’avais signalé à Vallette que c’était là un ouvrage du début de l’agitation politique de Hitler, destiné uniquement au peuple allemand, ouvrage purement de politique intérieure, que Hitler lui-même, dans ses manifestations politiques actuelles, en a atténué, sinon effacé beaucoup de parties, et qu’il n’était que juste, si on en faisait un compte rendu dans le Mercure, de tenir compte de tout cela. Vallette, peu renseigné, s’était tout de suite rendu compte de la justesse de mes dires, en lisant la prière d’insérer jointe au volume. Or, on a appris ce matin que Hitler a fait saisir cette traduction française, comme ayant été faite sans son autorisation, tout à fait en dehors de lui et même contre son gré, cette autorisation, si elle lui avait été demandée, ayant été aussitôt refusée par lui. Vallette a blâmé fort cette opération de librairie. Alors que nous avons tant parlé du droit, de la guerre du droit, du chiffon de papier, de la victoire du droit… « Le droit doit être observé même à l’égard d’un Allemand, peut-être même surtout à l’égard d’un Allemand, étant donné les circonstances passées et les circonstances actuelles. » Il donne complètement raison à Hitler d’avoir fait saisir le volume. Il trouve très bien que, ayant exprimé, dans ce volume, des choses désagréables pour les Français, plus même peut-être que désagréables, mais les ayant exprimées pour être lues par des Allemands, il ne veuille pas commettre la malséance d’aller les leur dire chez eux. Premier beau rôle. Second beau rôle : faire, comme il en a le droit, un procès aux éditeurs, en demandant uniquement 1 franc de dommages-intérêts, ce qui montrerait qu’il n’attache de prix qu’à la question morale de l’affaire. Troisième beau rôle : demander des dommages-intérêts élevés, qui presque sûrement lui seraient accordés, aucun tribunal ne pouvant ne pas donner tort aux éditeurs, et les verser à une œuvre charitable française. Je n’ai pas caché à Vallette combien j’appréciais la belle équité de ses propos. Nous avons décidé aussi de prier Louis Laloy, qui a emporté le volume, de n’en pas donner des compte rendu.
[…]

Lundi 8 Mars
Je rentrais ce soir par le dernier tramway, sur la plate-forme arrière. Je me trouve devant une fort jolie fille, toute jeune, tout en rires, se tenant très amoureusement serrée contre un jeune homme sans rien de joli, lui. À ma vue, échangeant un coup d’œil avec lui, et riant de plus belle : « C’est peut-être un personnage de Dickens. Tu sais bien, dans Nicolas Nickleby[4], comment s’appelle-t-il donc ?… » Tout cela à cause de mon col de chemise aux pointes évasées, comme on en voit en effet à certains héros de Dickens. Elle avait le type de Georgette, en brun, avec des yeux très noirs.

Samedi 10 Mars
Ce matin, Vallette me donne la lettre qu’il a reçue d’un lecteur du Mercure, « un de vos admirateurs », me dit-il, un docteur Louis Rilhac, à Saint-Germain-les-Belles, Haute-Vienne, la santé ruinée par la guerre, réduit à une maigre pension, qui lit le Mercure grâce à un abonné du même pays, qui m’a ainsi découvert récemment et lui demande de le renseigner sur mes ouvrages en librairie, avec les éditeurs et les prix.

Répondu moi-même ce matin.

Il y aura peut-être comme cela un jour des gens qui me découvriront. Cela me fera une belle jambe.

Lundi 12 Mars
Charles-Adolphe Cantacuzène a acheté, chez un antiquaire, probablement, deux appliques, en cuivre doré, fondues et ciselées, je ne sais trop, toutes deux pareilles, une pour lui et une pour moi, qu’il m’a donnée tantôt. Cela peut se mettre, m’a-t-il dit, à une table, à un mur. Il mettra la sienne sur son casier à livres. J’ai accroché la mienne ce soir au mur contre lequel se trouve mon bureau, entre l’aquarelle libertine de Constantin Guys et la photographie du « Fléau ».

Reçu avant-hier samedi un nouveau livre de Vlaminck : La Haute-Folie suivie de Cartes sur Table[5]. Grand talent et d’esprit, de jugement et d’écrivain. Mœurs de paysans décrits avec une grande saveur, le chapitre Cartes sur Table, ensemble de réflexions sur notre époque, d’une grande sagesse et d’une grande vérité. Toujours grand plaisir à lire un homme qui n’est pas dupe.

Vallette me dit ce matin : « Cela ne va pas, pour Jammes. Il est dans une sale situation. J’ai toujours pensé qu’il aurait une triste fin de vie. D’abord, il a sa mère malade, qui est fort âgée. Ensuite des difficultés d’argent, là-bas, tous ses enfants à élever. Il ne se vend plus, Jammes, mais plus du tout. On achète encore un peu les livres du début, mais c’est tout. »

Je dis : « C’est curieux. La bondieuserie ne lui a pas réussi alors. Je croyais que c’était un si bon moyen ? »

Vallette : « Mais non, mais non. Pas du tout. Ça ne lui a pas du tout réussi. Au contraire. Pas plus qu’à Bourget. Pas plus qu’à Charles Guérin. Quand on s’est mis à verser de ce côté-là, les catholiques, les vrais, ne vous considèrent pas vraiment comme un des leurs. Les autres ne veulent plus de vous. »

Il me dit aussi qu’un éditeur avait demandé un volume à Jammes, pour une collection. Il le lui a refusé, comme trop court.

Il voulait me montrer une lettre de Jammes sur tout cela, il n’a pu la retrouver sur le moment.

Mercredi 14 Mars
Dans La Revue de Paris, ce matin, numéro du 15 mars, article de Régnier : Promenades dans Rome[6]. Je jette un coup d’œil : Rome, Stendhal, ses Promenades dans Rome. Je l’emporte, pour le lire ce soir. Absolument illisible. Des fioritures, de jolies phrases de poète, des digressions à n’en plus finir, une bonne partie sur sa Double Maîtresse[7] à lui (qui est un fort beau roman). Pas une idée. Pas un trait. Pas un détail, un mot qui arrête ou retient. Rien que du style. Stendhal aurait bien ri en lisant ce brillant morceau.

Je suis tenté de me trouver un grand talent d’écrivain net et direct, quand je lis de pareils bavardages.

On n’entend parler, par les uns que de la guerre prochaine, provoquée par l’Allemagne, — par les autres que d’une révolution prochaine, suite de tout ce qu’a révélé, soulevé, agité l’affaire Stavisky. Je crois plus à la seconde qu’à la première. Je suis d’avis qu’on peut s’en tirer, sain et sauf, en restant tranquille, en s’enfermant au besoin chez soi. Une révolution, de nos jours, cela dure trois jours, mettons, en grand, une semaine. Espérons que je ne me trompe pas.

Je voulais prendre des Bons de la Défense, dont le taux d’intérêt a été élevé ces jours-ci à 4 %. J’ai baladé dans la poche l’argent pendant trois jours. Ce soir, je l’ai remis dans mon tiroir, bien que je me dise que ce doit être là un placement sans danger. Les banques ont trop de ces papiers pour qu’on puisse courir des risques à en avoir, mais tout de même, des billets de banque sont plus sûrs comme valeurs d’échange — je ne dis pas comme valeur monétaire.

Jeudi 15 Mars
Cantacuzène a fini hier son service de son volume des Plus belles pages du Prince de Ligne. Même ton délicieux, exquis dans ses envois. Encore le regret de n’en avoir pas pris copie. Cela aurait fait un petit volume charmant, et qui est perdu, car il écrivait chacun de ces envois comme une lettre, sans préparation.

J’ai oublié de noter un trait de lui. Il vient passer quelques jours à Paris, tous les six ou sept ans, quand il a fait les économies nécessaires. C’est pour lui un enchantement. Il refait visite, en esprit, à tous les gens qu’il y a connus, ou qu’il admire. Il va ainsi, chaque fois, faire une petite pose ; rue de Rome, devant la maison dans laquelle a vécu Mallarmé. Quelle fraîcheur de sentiments, quelle jeunesse conservée cela indique, quel culte toujours vivace pour tout ce qui fut sa jeunesse, et combien cela le rend sympathique. Je racontais cela tantôt à Vallette. Ce trait l’a ravi et il l’a apprécié comme moi. Il a fait cette remarque, fort juste, et prise dans le meilleur sens, que Cantacuzène est resté très jeune (physiquement et spirituellement).

Un petit côté comique. Cantacuzène, quand il m’a raconté, il y a quelques jours, sa petite visite rue de Rome : « C’est embêtant. Figurez-vous que j’ai été dérangé par un individu qui m’a demandé la charité. J’étais là dans mes souvenirs… Il m’a tout gâché. »

Samedi 17 Mars
Je commence lundi chez Marius Cladel les poses pour mon buste. Cela m’assomme déjà.

Lundi 19 Mars
Première séance de pose aujourd’hui chez Marius Cladel[8]. Une fois de plus, — la première chez Émile Bernard pour mon portrait, — j’acquiers cette opinion qu’il ne faut accorder aucune créance de ressemblance pour les œuvres des artistes, peintures ou sculptures. Tantôt, chez Marius Cladel, un buste du père Lemerre, que j’ai vu cent fois dans sa boutique passage Choiseul, et que je prenais pour Jaurès. Un masque de Van Bever, que je ne reconnaissais pas. Un buste de Viviani, pas du tout le Viviani que j’ai rencontré souvent aux abords du Sénat. Il m’a fait « admirer », c’est le mot, un buste d’enfant, marbre, « une commande ». C’est fade comme du Denys Puech[9]. Pour moi, il ne faut certes pas juger après une première séance d’une heure. Mais je me connais un peu et je ne me retrouve pas. Ce sera encore le je ne sais quoi qui fait un visage, qui manquera.

Un trait qui a rapport aux événements politiques actuels. Comme je viens de le dire, Cladel a fait un buste de Viviani. Tout était prêt pour l’inauguration. On l’a prié de patienter un peu, le moment n’étant pas à ces affaires-là. Ce n’est pas en effet le moment pour ces messieurs de se célébrer.

Mercredi 21 Mars
[…]
La lecture des interrogatoires des parlementaires compromis, en apparence, ou réellement, dans l’affaire Stavisky, est un excellent exercice intellectuel. Hier, par exemple, audition du député Louis Proust[10]. L’Ami du Peuple a reproduit, de lui, une carte de visite avec quelques mots, adressés au nommé Guiboud-Ribaud, distributeur de chèques. On lui demande si c’est bien à ce Guiboud-Ribaud que cette carte était adressée. Il répond : « Oui. » Il ajoute qu’on lui a offert cette carte pour 25 000 francs. « Si j’avais été coupable, ne l’aurais-je pas achetée ? J’ai refusé et on l’a portée à L’Ami du Peuple. » Au premier abord, l’argument frappe. On est tenté de dire : en effet. Mais si on pousse plus avant : Louis Proust pouvait se dire qu’on avait certainement pris des photographies de cette carte, que de racheter l’original cela n’empêchait en rien qu’on l’utilise contre lui et que même s’il était révélé qu’il l’avait rattrapée contre argent, cela devenait une vraie charge contre lui. Mieux valait encore risquer de se la voir mettre sous le nez, en utilisant le beau geste d’avoir refusé de l’acheter.

Rosny était tantôt à faire son service de son roman Les Compagnons de l’Univers. J’entre lui dire bonjour. Accueil toujours très aimable. Il me dit : « Puisque je vous vois, permettez-moi de vous donner tout de suite un exemplaire. » Il prend un volume, écrit l’envoi, et me le donne. Rentré dans mon bureau, je regarde : À Paul Léautaud, son admirateur. Je disais à Vallette en lui racontant cela : « Voilà ! Il aurait dû mettre quelque chose de simple, de cordial. J’ai une grande sympathie pour lui. Avoir un volume de lui, avec un envoi de ce genre, cela m’aurait fait plaisir. Tandis que ce mot… J’ai envie de ficher ce volume par la fenêtre. Il mériterait même que je le lui dise… »

Jeudi 22 Mars
Séance de pose, de 2 à 3, chez Marius Cladel — c’est la troisième. Il m’a montré un énorme buste de Séverine, destiné à être placé dans un square du côté des Buttes-Chaumont, je crois, et qu’il commence à craindre qu’on lui laisse pour compte[11]. Aucune ressemblance avec Séverine, que j’ai bien connue. Et il a dans son atelier de très grandes photographies de Séverine, de face et de profil, et il n’a pas vu et continue à ne pas voir, dans son buste, que ce ne sont ni son nez, ni sa bouche, ni la forme de la lèvre supérieure, le nez, surtout, qu’elle avait un peu camus. Il y a pour moi un point curieux dans ce manque d’examen clairvoyant chez un sculpteur entre son modèle et son œuvre. Je crois bien pouvoir juger dès maintenant que mon buste ne me ressemblera pas. Il y aura ce « quelque chose… » comme on dit, mais ce sera probablement tout.

Parlé ce matin de J.-H. Rosny aîné avec Vallette. Tout à fait de mon avis : un homme très intelligent, impression qu’on retire également de ses livres. Vallette a ajouté : clairvoyant sur son propre compte, parlant de lui, de ce qu’il a fait, avec justesse. Ce propos qu’il a tenu hier à Vallette : « J’ai beaucoup trop écrit, obligé de le faire par les circonstances. J’ai écrit trente romans de trop. Il y a dans chacun un petit quelque chose de bien. J’aurais mieux fait de garder ces petits quelque chose pour deux ou trois livres… »

J’avais remarqué hier, quand il faisait son service, qu’il écrivait le dos renversé en arrière sur sa chaise, le bras presque tendu en entier pour écrire. Il a dit hier à Bernard qu’il préférait continuer son service chez lui, qu’il y serait plus à son aise, qu’il écrit le dos tout à fait renversé dans un fauteuil, pour ménager ses reins, les jambes allongées sur un tabouret, une petite table spéciale aménagée devant lui.

Vallette nous disait ce matin (il le connaît depuis longtemps) que J.-H. Rosny aîné n’a jamais été un bohème. Au contraire, un bourgeois. Il a toujours eu la préoccupation de l’avenir. Il a également raconté à Vallette qu’il avait eu le projet, avec ce qu’il avait, ce qu’il pouvait encore gagner, de se constituer un viager de façon à pouvoir être tranquille. La guerre a mis tout cela par terre.

Tous les exemplaires de son service portent : son admirateur.

Je parlais de lui tantôt avec Marius Cladel, qui le connaît depuis longtemps. Il m’a cité ce trait de lui, un jour qu’il se trouvait chez lui, rue de Rennes. Rosny le mena à sa fenêtre, et lui montrant un boulanger, en face : « Ce qui m’enrage, c’est que ce boulanger peut vendre son pain cinq fois le prix de 1914, tandis que moi je peux à peine vendre trois fois ce que je fais. »

Vallette disait encore ce matin qu’il ne lui reproche qu’une chose : c’est sa faiblesse à l’égard de tous les gens qui viennent le solliciter, chaque année, pour le Prix Goncourt. S’adressant à moi : « Ce ne serait pas dans votre caractère, vous qui avez l’habitude de dire crûment aux gens ce que vous pensez. » Et continuant : « Encore cela se comprend-il très bien. On vient lui demander sa voix. Il ne s’engage pas à fond. Non, il promet, tout de même, enfin… quelque chose qui ressemble à cela, sachant bien, naturellement qu’il ne pourra tenir. Vous ne voudriez tout de même pas qu’il envoie carrément tous ces gens au diable ? »

Mais si, je le voudrais. Il pourrait le faire très aisément, avec de très bonnes raisons, quand ce ne serait que celle-ci : « Qu’il peut paraître, au dernier moment, un livre qui efface tous les mérites des précédents et emporte son choix. »

Jeudi 29 Mars
J’ai eu à écrire un petit mot à J.-H. Rosny aîné au sujet du service de son volume, Les Compagnons de l’Univers. Une réponse m’arrive de lui, ce matin, me demandant de lui envoyer une trentaine d’exemplaires. Réponse se terminant : Mon plus cordial message. Comment un homme de son âge et de son mérite peut-il tomber ainsi dans les balivernes à la mode ? Je montrais cela à Bernard, que ce mot, message, a fait encore dire des choses désagréables, — et fondées, du reste, — sur Duhamel, qui emploie ce mot à tout bout de champ : dans ses lettres, dans les envois de ses volumes, à propos de ses livres. Bernard rappelait cette phrase que nous lui avons entendu dire, à propos d’un de ses livres : J’envoie un message au monde. Bernard continue à ne rien attendre de bon de Duhamel le jour que Vallette disparaîtra et qu’il lui succédera. De bon, ni pour la marche du Mercure, ni pour nous-mêmes. Duhamel verra ce jour-là, avec raison, sa situation littéraire extrêmement grandie, renforcée, et jouera encore plus au grand homme. Nous connaîtrons ce jour-là un tout autre homme, dont nous ne connaissons que quelques petites démonstrations. Bernard est allé jusqu’au mot dégoût pour exprimer son opinion sur Duhamel.

Mardi 3 Avril
Mon buste par Marius Cladel est fort avancé. C’est bien décidé maintenant : il n’aura aucune ressemblance. Sa fille, douze ans, élève à Courbevoie à l’Orphelinat des Arts, présente à la séance de pose d’aujourd’hui, a eu quelques mots qui montrent qu’elle-même s’en aperçoit. J’avais l’intention de prendre à ma charge, ou de partager, si trop élevés pour ma bourse, les frais de la terre cuite. Devant ce résultat, je perds mon zèle. Non seulement l’expression vraie manque, mais même l’exactitude des traits.

Il y a d’ailleurs un ridicule, pour ma personnalité modeste, à faire faire mon buste qui échouera sans doute un jour à l’étalage d’un bric-à-brac à la Foire à la Ferraille.


[1]     Note pour les lecteurs du site web : ces lignes de point, très présentes dans l’édition papier du Mercure de France correspondent à des suppressions par l’éditeur.

[2]     Premiers mots de Tartufe.

[3]     Cette édition française a été publiée dans l’autorisation de l’éditeur allemand. L’éditeur Fernand Sorlot, directeur des très droitières Éditions latines (qui rachèteront Catalogne) déclarera que c’est volontairement qu’il n’a pas demandé d’autorisation, voulant mettre à la disposition des Français, pour les informer, une traduction non expurgée.

[4]     Charles Dickens, Vie et aventures de Nicholas Nickleby, « contenant le fidèle compte-rendu des bonnes et mauvaises fortunes, des succès et des échecs, et la carrière complète de la famille Nickleby » a été publié en feuilleton en Angleterre en 1838/1839 en en France par Hachette en 1845. Une édition est disponible en Pléiade depuis 1966 en un volume contenant également des contes de Noël de Dickens.

[5]     Maurice de Vlaminck, La Haute-Folie, suivie de Cartes sur table avec un avant-propos de Lucien Descaves, Stock, Delamain et Boutelleau 1934, 261 pages. Une édition de luxe du même ouvrage, tirée à 260 exemplaires, sera réalisée en 1964 par Scripta et Picta. La Haute-Folie est aussi une huile sur toile de 54 x 65 cm réalisée au début de la seconde guerre mondiale.

[6]     21 pages en ouverture de la revue, texte daté du 16 août 1933.

[7]     Henri de Régnier, La Double maîtresse, Mercure 1900, 432 pages, dont une partie de l’action se passe à Rome.

[8]     Pour Marius Cladel, fils de Léon et frère de Judith, voir au 21 mai 1928.

[9]     Denys Puech (1854-1942) a pour Léautaud le défaut majeur d’être le sculpteur du monument à Gavarni de la place Saint-Georges érigé en 1911. Grand prix de Rome en 1884, membre de l’académie des Beaux-arts en 1905, directeur de la Villa Médicis de 1921 à 1933, Denys Puech est aussi le fondateur, en 1903 du musée des Beaux-arts de Rodez, sa région d’origine. Il est le frère de Louis Puech (1851-1947), avocat et un homme politique, objet d’une note au 5 mars 1904.

[10]    Louis, Adrien Proust (1878-1959), quatre fois député radical socialiste d’Indre-et-Loire sans discontinuer de 1919 à 1936.

[11]    Il n’est pas impossible que ce buste de Séverine ait été commandé à l’occasion de l’inauguration du square Séverine en 1933. Aucune statue n’est présente à cet endroit en 2019.