Sur Hughes Rebell

Jeudi 16 mars 1905

[…]

Appris ce soir, au Mercure, la mort d’Hugues Rebell[1], survenue hier ou avant-hier. Un bel esprit, fin, curieux, très raffiné. À propos de mon article sur Stendhal, je lisais dernièrement un livre récent de lui : Les Inspiratrices de Balzac, Stendhal et Mérimée[2]. C’est fait avec des livres, et cependant tout l’esprit un peu hautain de Rebell y paraît, plein de séduction.

Un curieux individu aussi, sorte de sadique, de corrompu à l’excès. Je le vis pour la dernière fois l’année dernière, traversant la rue Corneille. J’en demeurai stupéfait. Le Rebell d’autrefois, assez corpulent, avec son visage d’abbé du XVIIIe siècle, était devenu un homme maigre, courbé, avec le masque, tout à fait, du Voltaire de Houdon[3], la démarche vacillante, s’appuyant sur une canne, sénile et ravagé à la fois. Il avait bien mis cinq minutes pour traverser la chaussée de la rue Corneille. Une certaine maladie probablement, des façons de faire l’amour anormales à l’excès, la ruine de sa fortune, tout cela avait dû l’amener là.

Quelqu’un disait ce soir au Mercure, c’était van Bever : « Encore un qui aurait pu avoir une belle carrière, etc., etc… »  Je ne pus m’empêcher de répliquer ce qui est vrai, à mon sens : « Il a fait mieux qu’écrire et laisser une belle œuvre. Il a été un individu curieux, d’une vie étrange, singulière, et avec les circonstances de sa vie, on pourra écrire une biographie pas ordinaire, surtout à notre époque. » Rien que les circonstances de sa mort, étant donné l’homme qu’il était, je les trouve pleines de beauté. Ruiné, poursuivi par ses créanciers, par certains êtres louches, compagnons de ses débauches, qui sans doute cherchaient à le faire chanter — malade, devenu un vieillard, le mot n’est pas exagéré, il avait quitté son appartement, disant à son propriétaire : « Je m’en vais, vous ferez celui qui n’en sait rien au juste… Je vous laisse tout ce qui est là-haut (ses meubles, et le reste de ses collections) pour vous payer de ce que je vous dois. Gardez-moi le secret. » Il était allé vivre au Marais, dans une chambre, sous un faux nom, avec sa bonne, qui était en même temps sa maîtresse, paraît-il. Il ne sortait jamais que le soir, la nuit, pour prendre un peu l’air, ayant ainsi plus de chance de n’être pas rencontré et reconnu. Il y a quelques jours, il prit froid. Dans l’état où il était, cela ne traîna pas. On le rentra. Son frère qu’on prévint, arriva, le fit transporter à l’Hôtel-Dieu, où il mourut tout de suite. Hier, je crois, on a emmené son corps à Nantes, d’où il était, je pense, et où il sera enterré. Je le répète : cela, cette mort, dans le mystère, le vice, et la pauvreté, je le trouve plein d’une sorte de beauté. Presque la même mort qu’Oscar Wilde, un autre dandy aussi, un autre encore de ceux qui vivent en marge de la société, les meilleurs, les plus doués, les plus intéressants. Aucune pose de ma part ici : je suis vraiment, au plus profond de mon esprit, séduit, conquis, ému par le relief que comportent de tels individus, de telles existences.

Je veux noter tout de suite quelques anecdotes que j’ai entendues ce soir sur Rebell.

À une époque, il avait une collection de femmes chez lui. Donc, aucune tranquillité d’esprit. Alors, quand il avait à travailler, sans prévenir, il s’en allait habiter, le temps qu’il lui fallait, une chambre d’hôtel chez Foyot[4], dont il ne sortait pas, où personne ne le savait que son éditeur, et sous un faux nom. Il avait le goût du mystère, et souvent il lui arrivait de s’évader, de fuir ses amitiés, ses relations, etc…

J’ai dit qu’il était excessivement pervers. Ainsi, il avait une chatte. Il s’était mis à la masturber. Si bien qu’à la fin, cette chatte ne le quittait plus. Cela alla bien quelque temps, puis cela assomma Rebell. La chatte n’en était pas moins exigeante. Ce fut alors le valet de chambre qui dut s’occuper d’elle. Quand elle se montrait amoureuse, Rebell appelait le valet de chambre : « Jean, lui disait-il, masturbez la chatte » tout comme il aurait dit : « Jean, donnez-moi mon chapeau. » Et le domestique remplissait son office, avec un crayon taillé soigneusement à cet effet.

Il paraît qu’il avait été ruiné en partie par suite des vols de son domestique. Il lui remettait, ne s’occupant personnellement de rien, tout l’argent nécessaire pour solder ses dépenses, et celles-ci étaient grosses. Le domestique prenait l’argent, et ne payait rien. À la fin, l’argent s’épuisa, et les créanciers se révélèrent.

Ce que cet homme a dû souffrir, depuis quelques années. Il faut laisser les imbéciles dire que c’était de sa faute.

Jeudi 18 Mai 1916

[…]

J’ai eu l’idée, hier soir, de relire quelques pages d’un livre d’Hugues Rebell, le seul que j’ai de lui, Les Inspiratrices de Balzac, Stendhal et Mérimée. Cela m’a amené à parler un peu de lui à Vallette tantôt. J’ai déjà noté pas mal de choses sur Rebell au moment de sa mort. Je note ce que m’a dit aujourd’hui Vallette. Il se peut que cela fasse double emploi avec mes Notes précédentes et que je ne me rappelle plus très bien. Il se peut aussi que cela les complète. D’abord, le vrai nom de Rebell : Grassal, je ne sais pas l’orthographe exacte. Ensuite, ce que m’a dit Vallette, qu’il n’était pas, comme écrivain, d’une honnêteté irréprochable, vendant plusieurs fois, c’est-à-dire à plusieurs éditeurs à la fois, le même ou les mêmes livres. Vallette me disait que Rebell a bien raté, par sa faute, l’affaire de La Nichina[5], par sa manie d’ajouter sans cesse à ce qu’il écrivait. Le texte paru dans le Mercure[6] était déjà sensiblement plus fort que le texte dans le manuscrit accepté. Quand la publication dans le Mercure fut terminée et qu’on allait aussitôt faire le volume, Rebell demanda qu’on attende un peu, voulant ajouter de nouveaux chapitres. Le livre était déjà très demandé par les libraires. Les augmentations de Rebell ajournèrent la publication en volume à plusieurs mois. À ce moment-là, on avait un peu oublié La Nichina. Au dire de Vallette, le volume publié sitôt après la publication dans le Mercure, c’était une vente de 15 000. On ne dépassa pas 5 000.

Quand Rebell voulait travailler, il quittait son domicile et venait s’installer chez Foyot. Son domestique, resté chez lui, lui apportait chaque matin son courrier et avait mission de répondre, chez lui, aux visiteurs, que Rebell était en voyage. Ayant un jour à parler affaires avec Vallette, il l’invita à dîner chez Foyot, dans un petit cabinet bas de plafond, et non pas assis en face l’un de l’autre, mais à côté l’un de l’autre, ce qui les obligeait à se tourner un peu chacun pour la conversation. Tout ce dîner d’un cérémonial parfait. Vallette disait tantôt : « Quand il avait à me parler, il arrivait toujours aux mauvaises heures, par exemple à midi passé et ne savait pas s’en aller. »

Morisse m’a dit que Mme Faure-Favier[7] sait pas mal de choses sur Rebell. Il paraît qu’elle l’a beaucoup vu dans ces derniers temps, quand il était dans la plus grande pauvreté, s’occupant de lui procurer de l’argent en demandant çà et là à des gens. Elle a été le voir plusieurs fois chez lui, du côté des quais, vers Notre-Dame, je crois, dans une sorte de logement où il n’y avait que des livres, sans aucuns meubles. Il paraît que Rebell vivait là, tout nu dans une sorte de toge, ne possédant plus le moindre vêtement.

Il y a un portrait de Rebell par Jean Veber[8] qui est tout à fait Rebell, je le rappelais tantôt à Vallette.


[1]     Hugues Rebell (Georges Grassal de Choffat, 1837-1905, à 37 ans), souvent considéré rapidement comme un auteur érotique, voire pornographique, dont on ne retient généralement qu’un seul titre, Les nuits chaudes du Cap Français (1902).

[2]     Dujarric 1902, 261 pages.

[3]     Jean-Antoine Houdon (1741-1828) fût l’un des plus importants sculpteurs du XVIIIe siècle. Il a réalisé au moins trois sculptures connues de Voltaire : un buste, un Voltaire assis (visible à l’Ermitage) et un autre en pied, au panthéon. PL aura chez lui une copie du buste de Diderot, également réalisé par Houdon.

[4]     L’Hôtel Foyot, au 33, rue de Tournon, a été démoli en 1937. Cet hôtel avait été acheté en 1848 par Foyot, cuisinier de Louis-Philippe. Foyot fera fortune en six ans et revendra son affaire. Raymond Radiguet y mourra de typhoïde en 1923. Situé à l’époque à l’angle de la rue de Vaugirard, l’emplacement n’a pas été reconstruit. Il subsiste de nos jours à l’emplacement du 33 rue de Tournon une placette agrémentée d’un minuscule espace vert et d’un kiosque à journaux. La superbe rue de Tournon est située dans l’axe du Sénat, parallèle à la rue de Condé. Il a existé un restaurant Foyot rue de Condé, célèbre également, où sera blessé Laurent Tailhade.

[5]     Hugues Rebell, La Ninchina, mémoires inédits de Lorenzo Vendramin, roman érotique, Mercure, 1897.

[6]     Dans la revue.

[7]     Louise Faure-Favier (1870-1961), écrivain, journaliste et romancière, surtout connue pour avoir été très proche de Guillaume Apollinaire. On lui doit ses Souvenirs sur Apollinaire (Grasset 1945, réédité en 2018). Louise Faure-Favier recevra le Grand prix de l’Académie en 1942. Aviatrice, Louise Faure-Favier battra plusieurs records de vitesse dans les années 1920-1930. PL a rencontré pour la première fois Louise Faure-Favier le 20 décembre 1913 à la sortie du Théâtre Antoine.

[8]     Jean Veber (1864-1928), peintre et dessinateur de presse, frère de Pierre Veber (note au 27 octobre 1908).