L’épidémie, par Alberto Moravia

Les « circonstances actuelles », en même temps que La Peste d’Albert Camus ont fait sortir des rayonnages quelques ouvrages oubliés. Voici un court texte, assez drôle, d’Alberto Moravia publié chez Flammarion à la sortie de la guerre.
On pourra y voir aussi une description de l’évolution de la perception du fascisme par ceux qui en sont atteints.

Ce texte, ici  de circonstance et complètement hors-sujet dans des pages consacrées à Paul Léautaud (mais vraiment), sera évidemment supprimé lorsque nous irons mieux.
Alors profitez-en bien !


Les chroniques racontent que, dans ce pays-là, vers cette époque, une singulière maladie, une singulière affection à tout le moins — car beaucoup nient encore que ç’ait été une maladie — commença de se répandre. En bref, voici de quoi il s’agissait. Un beau matin, à leur réveil, les gens s’apercevaient tout à coup qu’ils puaient. Mais non pas des pieds ou des aisselles ou de tout autre endroit où ce phénomène se produit fréquemment ; non : en un point assez déterminé entre la nuque et le crâne. Cette puanteur avait aussi un caractère très net ; c’était une odeur de viande pourrie ou en voie de putréfaction. L’intensité de l’exhalaison variait depuis la légère mauvaise odeur jusqu’à la plus intolérable puanteur, mais son caractère ne changeait pas. C’était toujours, indubitablement, une odeur de viande gâtée. Cette maladie était étrange, mais son évolution l’était encore bien plus. Malgré cette puanteur, perceptible, parfois, à de grandes distances, le malade — qu’on excuse le jeu de mots — ne présentait aucun symptôme de maladie. Pas de fièvre, pas de maux de tête, pas de vertiges — en somme, à part la puanteur, aucun malaise. Et encore (c’est bien là ce que la maladie avait de plus singulier), graduellement, comme par une lente, une insensible perversion des papilles olfactives, la puanteur, pour le malade, diminuait constamment d’intensité et de désagrément. Non seulement la sienne propre, mais celle des autres personnes atteintes de la même maladie. Jusqu’au moment où elle se transformait pour lui en un parfum : ni plus ni moins ! Les chroniques et les documents scientifiques du temps s’accordent tous à dire que l’odeur primitive était une odeur de viande pourrie ; mais, quant au genre de parfum que les, malades croyaient sentir plus tard, les opinions diffèrent beaucoup. Les uns parlent de violette, d’autres de rose, certains de fleur d’oranger, de bergamote ou d’encens. Il est toutefois hors de doute que c’était toujours un parfum. Mais pour les gens en bonne santé, cette transformation de la puanteur en parfum n’avait pas lieu ; pour eux, la puanteur demeurait puanteur, et c’était tout, ce qui donnait matière à des discussions et à des incidents dont nous parlerons plus tard. Après cette curieuse transformation du sens olfactif — ou de l’odeur, si l’on préfère — il ne se produisait plus rien de notable. Le malade continuait d’exhaler sa puanteur (ou son parfum, comme on voudra) tout en vivant comme si de rien n’était, et mourait pour des raisons tout autres que la maladie susdite. On voit que les effets de cette épidémie sur ceux qui en étaient atteints étaient modestes, pour ne pas dire nuls. Ce qui explique pourquoi alors comme à présent — on n’avait pas l’impression d’une maladie, mais bien d’une altération aussi inoffensive que mystérieuse.

Bien entendu, les premières discussions et les premiers dissentiments sur cette question du parfum, avant même d’avoir lieu entre malades et gens indemnes, se produisirent parmi les médecins. Nous savons qu’à cette époque et dans ce pays la science médicale avait atteint un développement extraordinaire. Les médecins étaient nombreux, aguerris, bien outillés, et jouissaient d’une estime universelle. Peut-être, en fait, ne guérissait-on pas plus de maladies que par le passé ; mais il y avait, par contre, beaucoup plus de traitements. Les chroniques nous rapportent que, tant à cause de la singulière évolution de la maladie qu’en raison de son apparente innocuité, dès le début, les médecins se trouvèrent tellement, en désaccord sur la nature du mal et sur le traitement à suivre qu’on pouvait dire à juste titre : Tot capita tot sensus[1] ! Mais aujourd’hui, dans ce foisonnement d’opinions contradictoires, nous pouvons discerner à coup sûr au moins quatre partis :

Le premier parti : (le premier, s’entend, dans notre exposé) soutenait, à ce qu’il semble, qu’il ne s’agissait pas là d’une maladie, mais d’un fait naturel, lié à l’évolution de l’espèce. D’après eux, il n’y avait pas lieu d’en rougir et pas davantage de s’en vanter. La chose avait autant d’importance que si une troisième oreille, par exemple eût brusquement poussé à chacun de nous. Et naturellement, comme des précédents ne font jamais défaut, ils s’évertuaient à démontrer que le phénomène n’était pas nouveau ; qu’au cours des derniers siècles, une odeur plus marquée des hommes avait devancé et préparé leur condition actuelle, et qu’enfin, dans un passé très proche, il y avait déjà eu des gens qui s’étaient mis, un beau matin, à puer. Mais alors ces isolés ou bien s’étaient suicidés de désespoir ou bien, arrivant à la seconde phase de la maladie et proclamant fièrement que leur puanteur était un parfum, s’étaient fait enfermer, comme fous, pour le reste de leurs jours. On se rendait compte, maintenant, que ces suicidés et ces soi-disant fous avaient été les précurseurs d’une foule qui ne cessait de croître. Cette catégorie de médecins prévoyait, en somme, que, d’ici peu, tous les hommes pueraient indistinctement, si bien que ce qui, pour l’instant, était considéré comme une anomalie, deviendrait la règle. Une règle d’autant mieux acceptée et proclamée que cette bizarre illusion qu’il y avait là parfum et non pas puanteur se généralisant, il ne se fût plus trouvé personne pour élever une voix discordante et pour affirmer qu’en réalité c’était de la puanteur, de la puanteur pure et simple. Ces médecins, il est bon de le noter, faisaient partie de ceux qui, n’ayant point été malades, sentaient l’odeur comme très mauvaise. S’ils l’acceptaient, c’est qu’ils la considéraient comme liée, pour ainsi dire, à l’histoire de l’espèce humaine, à peu près comme les pattes atrophiées de la baleine font partie de l’histoire des mammifères. En somme, c’étaient de purs savants, aussi éloignés de la louange que du blâme ; plutôt que d’en croire leurs sens révoltés, ils préféraient écouter la froide raison. Voici, en résumé, comment ils raisonnaient. « La puanteur existe. Il était donc fatal qu’elle existât. Mais alors il devient injuste de l’appeler puanteur parce que ce mot comporte un jugement et qu’il faut accepter le fait tel qu’il est en renonçant à le juger : tout au plus peut-on rechercher ses causes et ses origines ». Ce parti de la science pure, composé de praticiens âgés, n’était, semble-t-il, ni très nombreux, ni très considéré. C’était précisément sa grande qualité, l’objectivité, qu’on lui reprochait comme son plus grand défaut. On accusait ces médecins — sous le manteau — d’avoir élaboré une explication évolutionniste du phénomène pour tranquilliser leurs clients, et arrondir, en fin de compte, le chiffre de leurs honoraires. On incriminait également le parti de passivité, d’inertie, de paresse mentale. C’est de cette façon-là, disait l’opposition, que l’on arrive à justifier n’importe quoi. Tout idéal, toute recherche du bien s’écroule, toute liberté et toute volonté s’évanouissent, puisqu’une fatalité extérieure et mécanique détermine l’évolution de l’espèce humaine. Demain, si les hommes, tout doucettement, se transforment en autant de Calibans[2], ces médecins trouveront certainement que tout va bien, et que, dans l’évolution de l’homme, Caliban vaut Achille[3]. Il n’est personne, concluaient les représentants de l’opposition, qui ne voie à quelles aberrations conduit cette façon de penser. Tout se nivelle, tout se justifie, tout s’annule ; en somme tout devient gratuit. L’homme, au regard de sa propre évolution, cesse de compter. Et dans cet écoulement, cette perpétuelle mutation des formes, l’évolution même perd toute raison d’être et se dissout dans le brouillard des abstractions.

Le second parti se composait de médecins qui, tout en étant dans la même situation, que les premiers, c’est-à-dire en n’ayant jamais été malades, si bien qu’ils percevaient la puanteur dans toutes les phases de la maladie, n’avaient pas le courage de prendre le mal à la légère. Pour eux, c’était bien une maladie, une belle et bonne maladie, contagieuse, grave, et cependant curable. Mais la cure qu’ils préconisaient ne manquait pas d’inconvénients. Il s’agissait d’une opération spéciale, qu’ils avaient inventée expressément pour l’occasion et baptisée du nom gracieux de « purge cérébrale ». Une petite plaisanterie qui consistait à vous ouvrir la calotte crânienne et à vous laver soigneusement toute la matière grise, jusque dans ses circonvolutions les plus cachées — avec des liquides bactéricides spéciaux. L’opération était, on l’imagine, extrêmement douloureuse, et mortelle soixante fois sur cent. Outre cela, très fréquemment, soit que le lavage n’eut pas été bien fait, soit à cause des grandes probabilités de rechutes qu’offrait la maladie, après un laps de temps variable, alors que le malade se croyait guéri pour de bon — le voilà qui recommençait à puer de façon atroce ! Mais quand l’opération réussissait, c’était pire encore. Il est à croire qu’en même temps que les germes de la maladie, les liquides très actifs employés pour le lavage détruisaient aussi, chez le patient, certaines facultés particulières. En effet, lorsqu’il était guéri pour de bon, celui-ci se trouvait complètement dépourvu d’aptitudes pratiques. De là des malheurs sans fin. Des pères de famille laissant sombrer leur patrimoine. Des commerçants se ruinant en un clin d’œil. Des hommes politiques se discréditant. Des écrivains cessant de plaire au public. Et ainsi de suite. Sur cette bizarre conséquence de l’opération, aucun doute n’était possible. Celui qui se la laissait faire devait, d’avance, se résigner à la misère, accepter le découragement, la ruine. Naturellement, cette seconde catégorie de médecins était encore moins nombreuse et moins considérée que la première. On leur objectait qu’en définitive, pour remédier à un inconvénient, somme toute, peu grave, non seulement ils infligeaient à un homme d’atroces douleurs, mais encore ils le rendaient complètement inutile à lui-même et aux autres et, dans la société, en faisaient un paria. Les médecins se défendaient en déclarant qu’au moins, après l’opération, le malade ne puait plus.

Quant au troisième parti, c’était le plus nombreux et le plus estimé : il se composait des médecins qui, ayant déjà eu la maladie dans sa seconde période ne percevaient plus une puanteur, mais un parfum. Ceux-là différaient radicalement aussi bien du premier que du second parti. Pour eux, non seulement l’odeur ne provenait pas d’une maladie, mais elle ne dénotait même pas une évolution pénible, quoiqu’inévitable, de l’espèce humaine ; elle marquait au contraire, un accroissement, un progrès grâce auquel, d’ici peu, l’homme exhalerait un parfum céleste. De nouveaux temps sont proches, annonçaient-ils. Dorénavant chaque homme aura non seulement ses yeux et ses cheveux, mais son parfum particulier. Naturellement, la première objection qu’on leur faisait, c’était que le baume qu’ils vantaient n’était en réalité qu’une effroyable puanteur ; que cette odeur ne semblait un parfum qu’à ceux-là seuls qui, comme eux, avaient passé par la maladie, qu’aux autres, elle n’inspirait que du dégoût et que, par conséquent, leur progrès, leur accroissement était l’effet d’une profonde altération du sens olfactif. Que, d’ailleurs, on n’eût pu considérer cette odeur comme un progrès que si toute l’humanité sans exception eût pris la maladie. Et que, dans ce cas même, il n’était pas dit que la majorité, voire l’unanimité des êtres vivants n’étaient pas simplement sur le point de tomber dans une funeste illusion, dans une erreur collective monstrueuse. Les médecins du troisième parti répondaient que, pour eux, ce qui était cru vrai par la majorité — inutile de parler de l’unanimité — était vrai. Et que, par conséquent, non seulement ils se fussent bien gardés de conseiller une cure de cette maladie, mais ils estimaient° bon de la répandre autant que possible afin de lui faire atteindre au plus vite cette universalité qu’ils considéraient comme devant constituer la meilleure preuve de son caractère positif et bienfaisant. Ils recommandaient, dans ce but, une série d’injections de leur invention, permettant d’inoculer la maladie et de faire passer le malade par toutes ses phases jusqu’au stade final du parfum avec une rapidité extraordinaire. Ce parti, nous l’avons déjà dit, était le plus nombreux et le plus écouté. Néanmoins, il n’y avait pas un seul malade qui n’acceptât pas à contrecœur l’affirmation de ces médecins. — Et si ce n’était pas vrai ? — Tous les patients, même les plus convaincus, se posaient cette question dans leur for intérieur. En somme, ce troisième parti flattait plus qu’il ne persuadait ; et les gens, pour flattés qu’ils fussent, ne pouvaient supprimer en eux une inévitable amertume. D’une manière générale, on reconnaissait qu’une fois qu’on avait pris cette bizarre affection, autant valait s’en vanter ; mais que, d’autre part, on ne pouvait nier sans une extraordinaire mauvaise foi que la santé normale ne fût de beaucoup préférable à ce progrès. Quant aux injections inventées par ces médecins, ceux qu’elles séduisaient, chose étrange ! c’étaient surtout ceux qui craignaient le plus d’attraper la maladie. Ces gens avaient, dans une certaine mesure, l’impression de sauver leur liberté, en acceptant volontairement un sort qu’ils eussent, de toutes façons, subi tôt ou tard. Inutile de dire que la cure était extrêmement coûteuse et que, seuls, les riches pouvaient se l’offrir.

Enfin le quatrième parti était appelé celui des cyniques. Ceux qui en étaient ne se souciaient pas de discuter s’il y avait maladie ou non et si l’odeur était puanteur ou parfum. Ils déclaraient que tout n’était là qu’illusion des sens et que la seule cure possible était l’ablation totale des papilles olfactives. Après cette opération, le malade ne sentirait plus rien, ni sa propre odeur ni celle des autres et le problème serait résolu. Une pareille solution, pourtant, était imparfaite et grossière, car elle présupposait l’ablation des papilles olfactives de toute la nation, ou, mieux, de toute l’humanité — sans quoi l’individu sans papilles s’exposait, avec son odeur, au dégoût inchangé de ceux qui avaient gardé leurs papilles, tout en se trouvant lui-même dans l’impossibilité de discerner ceux qui puaient de ceux qui ne puaient pas du tout. En un certain sens, ces médecins qui acceptaient le postulat d’une condition universelle ne différaient pas beaucoup des précédents. Mais le fond de leur pensée était autre, pour ne pas dire opposé. Les premiers, optimistes, parlaient d’un progrès, d’un enrichissement ; les derniers, consternés, soutenaient que c’était là pure illusion et prônaient la complète insensibilité. En raisonnant de cette façon, celui qui ne voudrait plus supporter la vue d’une vilaine construction érigée devant sa maison devrait non pas changer de maison, mais s’arracher les yeux. Cette cure, en somme, préférait porter à l’homme un préjudice irréparable en le privant d’un sens aussi important que l’odorat, plutôt que de le soigner réellement en supprimant les causes du mal. Ces médecins n’avaient pas beaucoup d’adeptes — en apparence tout au moins. La raison en était qu’une curieuse idée de honte et de déshonneur s’attachait à la perte des papilles nasales. Comme si cette perte diminuait la dignité de l’individu. Mais on disait que, secrètement, beaucoup de gens se faisaient faire l’opération pour ne plus souffrir ni de leur propre odeur ni de l’odeur d’autrui. Quoiqu’il en fût, ces médecins n’étaient pas nombreux, et c’était, entre tous, les moins considérés.

On aimerait peut-être apprendre le comportement du malade au milieu de ces traitements contradictoires et de tant d’opinions différentes. Sur ce point-là, chroniques et documents s’étendent infiniment moins — comme il est juste — que sur le chapitre des médecins et des systèmes de cure. Bien mieux : nous ne serions même pas en mesure d’en parler sans la découverte que nous fîmes, par hasard, dans une bibliothèque de province, d’un document non pas rare, mais unique la description complète et détaillée de la conduite d’un malade depuis le début de l’étrange affection jusqu’à sa conclusion. L’auteur de ce témoignage nous est inconnu ; mais la façon dont il parle de la maladie permet d’admettre que ce fut un médecin du second parti : celui des docteurs qui interprétaient l’affection comme une maladie et préconisaient le lavage cérébral. Il est à regretter que d’autres médecins appartenant aux trois autres partis ne nous aient pas laissé de documents semblables. Car il est bien certain que sur la nature de l’affection, les opinions devaient différer autant que sur son traitement, et qu’en les confrontant entre elles, nous aurions pu nous faire une idée moins partiale de cet aspect important de la maladie. Mais, dans l’état actuel des recherches, nous ne possédons malheureusement que ce seul témoignage. C’est pourquoi, tout en le transcrivant ici presque intégralement (nous n’omettons que certaines attaques polémiques qui, maintenant que le temps a passé n’intéresseraient plus personne), nous conseillons de ne le lire qu’avec les précautions nécessaires, en prévenant le lecteur qu’en dépit de son style scientifique, il s’agit là d’une vision personnelle extrêmement tendancieuse du phénomène en discussion.

L’auteur, au cours d’un préambule, nous avertit qu’il a voulu rédiger ce document parce qu’il sait qu’au cours des siècles à venir, ce ne sont certainement pas les idées de son parti qui prévaudront. Ensuite, après avoir expliqué que, pour lui, la conduite du malade tout le temps de sa maladie conduite apparemment rationnelle et saine, doit-être, au contraire, considérée comme une des nombreuses manifestations de la maladie même, il ajoute : « Le premier sentiment du malade aussitôt qu’il a connaissance de sa maladie est, chacun le sait, une humiliation cuisante, une honte intolérable. C’est pourquoi j’appelle cette première phase la phase honteuse. Les motifs de cette honte sont nombreux, mais ne sont pas tous clairs. Le principal est le suivant. Lorsqu’il était encore en bonne santé, l’individu dont nous parlons entra en contact avec des personnes malades. Non seulement il fut horrifié de la puanteur qui régnait autour d’elles, mais il se jura à lui-même et jura en présence de tous les témoins possibles que jamais au grand jamais, il ne supporterait une telle ignominie parce que lui — la raison est spécieuse, mais commune à tous les malades — n’était pas fabriqué comme les autres. Il y a donc, dans l’esprit du sujet, avant même qu’il tombe malade, un jugement moral défavorable et sévère sur la maladie, et, par ricochet, sur les malades aussi. Si bien qu’à sa première impression de surprise se mêle immédiatement le sentiment vexant et humiliant qu’il n’a pas été capable de se soustraire à un destin haï et maudit. Il en est de lui, si l’on veut une comparaison, comme d’un mari découvrant l’adultère de sa femme après avoir passé sa vie à vanter sa fidélité et à se moquer des époux trompés. Mais c’est cette odeur de viande pourrie que le malade se découvre tout-à-coup qui lui inspire la honte la plus forte. Probablement qu’à l’idée de la puanteur, désagréable par elle-même et liée à celles de la saleté et de la décomposition, se mêle une autre idée non moins odieuse : celle qu’on pue juste là où se concentre l’orgueil de l’homme, qu’on pue de la tête. On ne pue pas d’un endroit quelconque du corps, mais du lieu où résident les nobles organes de la pensée et du caractère, où siègent mystérieusement les raisons qui différencient l’homme des autres animaux et le rendent supérieur à eux. Il se produit à peu près le même phénomène que dans les maladies vénériennes : c’est la partie du corps attaquée par la maladie qui détermine le sentiment du malade à l’égard de la maladie.

« Habituellement le malade, accablé d’une honte intolérable, songe à se suicider ; et beaucoup le font. Mais le plus souvent, dominant cette première crise et réprimant sa répugnance, il va se confier aux plus chers d’entre ses intimes : sa femme, sa mère, son frère, sa sœur, son meilleur ami. Le motif de cette confidence est toujours le même : le malade espère s’entendre dire que ce n’est rien du tout, qu’au fond, il ne pue qu’un tout petit peu, qu’il ne doit pas s’en préoccuper etc… Aussi son désappointement est-il grand de s’apercevoir que celui de ses intimes auquel il s’adresse hormis le cas où il aurait été lui-même malade et percevrait la puanteur comme un parfum (et notons, en passant que le malade novice ne demande jamais ni consolations ni conseils à d’autres, qu’au contraire il s’en méfie… du reste, comment pourrait-il le faire, puisqu’il continue, dans son for intérieur, de se considérer en bonne santé ?) — que celui de ses intimes auquel il s’adresse, donc, non seulement ne se trouve pas en mesure de le consoler, mais est dans l’incapacité de cacher son dégoût pour l’odeur qu’il répand. Le malade découvre avec amertume que sa mère, sa femme, ses amis, ses frères, ses sœurs, en bref tous ceux sur qui il comptait dissiper son angoisse, ne peuvent que le confirmer dans ses pires appréhensions. Brusquement, le voici qui ne voit plus autour de lui que mines dégoûtées, flacons de sels, pâleurs, nez froncés, mouchoirs tamponnant les narines. Il comprend qu’il est réellement, indiscutablement malade. C’est, au dire de chacun, un des pires moments de la maladie.

« Abandonné de tous, souffrant terriblement lui-même de l’horrible odeur qu’il a conscience de répandre, le malade s’isole. Enfermé dans sa chambre pendant une période qui va de quelques jours à une ou deux semaines, il dévore sa honte. Pendant ce temps, sa famille et ses amis appellent les médecins en qui ils ont confiance. Mais pour exposer de façon complète l’évolution de la maladie, nous supposerons que le malade se méfie des traitements en vogue et ne veuille recourir à aucun praticien.

« Habituellement, l’isolement dure peu. Dominant et l’obsession du suicide et l’autre tentation, extrêmement fréquente aussi, de se retirer toute sa vie dans un ermitage, le malade finit par comprendre qu’il ne peut pas se laisser aller de cette façon, et se décide à reprendre ses occupations normales. Imaginons qu’il est directeur d’une société ou chef de bureau : ce genre d’occupations nous permettra de mieux décrire les phases suivantes de la maladie. Le malade se rend donc à son bureau à l’heure habituelle, et, sans se faire voir, se faufile dans son cabinet. C’est là que débute la seconde phase de la maladie : la honte y est encore forte ; mais non pas au point de supprimer pour le malade tout travail et toutes relations sociales. Nous appellerons cette phase, pour simplifier les choses, la phase de la bécasse. La plus grande préoccupation du malade, lorsqu’il retourne à son travail, c’est de dissimuler son malheur à ses subalternes. Il sait qu’il ne trouvera pas au bureau une épouse, une mère, un frère pleins d’affection et de compassion pour lui, capables sinon de cacher leur dégoût, tout au moins de le supporter ; il sait que son autorité même est en jeu : il croît déjà entendre les commentaires bouffons de ses employés, et voir leurs figures goguenardes. Mais ce qu’il redoute plus encore que l’ironie de ces gens-là, c’est la solidarité de ceux de ses subordonnés qui ont déjà eu la maladie : plus encore que du dégoût de ceux que sa puanteur empeste, il rougit du délice de ceux pour qui cette puanteur est un parfum. Aussi, comme nous l’avons dit, consacra-t-il tous ses soins à dissimuler son odeur. Les méthodes employées sont toujours les mêmes. Ou le malade (en été surtout) fait placer sur sa table un ventilateur pour que la rapide rotation de l’hélice dissipe l’odeur en la repoussant vers la fenêtre ouverte, ou bien il y pose un énorme vase plein de roses, dont le parfum pénétrant dominera toute autre odeur, bonne ou mauvaise, ou il répand à terre tout le contenu d’un flacon d’essence qu’il feint d’avoir cassé par mégarde ou, plus souvent encore, il achète au marché quelque pièce de gibier assez faisandée, comme une couple de bécasses et les pose bien en vue, dans leur papier jaune maculé de sang, au milieu des livres et des documents de la bibliothèque. Ces trouvailles, et d’autres semblables que le malade s’imagine avoir été le premier à faire, alors qu’elles sont un héritage commun, l’aident à passer tant bien que mal les premiers jours de sa maladie. Mais ensuite les fleurs, les parfums renversés, les ventilateurs — trucs archi-connus et bien trop éventés — ne servent plus de rien. À de nombreux signes, le malade s’aperçoit que nul n’ignore plus son malheur. C’est alors que commence habituellement la troisième phase de la maladie, celle de la jouissance.

« Tout à coup, le malade s’aperçoit que cette puanteur qui, les premiers jours, lui paraissait si désagréable et si répugnante, commence à lui sembler, graduellement, moins déplaisante. Notons, d’autre part, qu’il savait dès le début qu’avec le temps, ce qu’il considérait comme puanteur finirait par lui sembler parfum — mais cette idée lui inspirait plus d’horreur encore que la puanteur même. Sa répugnance à être la victime d’une illusion si répandue et si humiliante lui avait donc suggéré de se prémunir contre l’éventualité de cette faiblesse. Il avait recommandé à sa femme et à ses intimes de lui rappeler continuellement qu’il puait : et, dans le cas où, comme les autres, il eût commencé à se faire des illusions, de le démentir avec violence et de le confondre avec cruauté. En somme, de même que le malade, jadis s’était affirmé réfractaire à la maladie, le voilà qui, maintenant, par une nouvelle et non moins orgueilleuse prétention, prétendait s’arrêter à la première phase. Il puait, c’est entendu (telle était à peu près son idée), il se rendait compte qu’il puait ; mais jamais de la vie il ne se laisserait aller à prendre, comme tant de gens le faisaient, sa puanteur pour un parfum. Il se refuserait, avec une obstination héroïque, cette consolation de la nature. Tant qu’il lui resterait un peu de souffle, il ne cesserait d’affirmer que sa puanteur était puanteur et non pas parfum. Cette volonté de s’arrêter sur le bord de l’abîme, de bander ses muscles, de ne pas se laisser emporter par le destin universel est encore un trait cruel de la maladie, commun à tous les malades sans exception. Mais on n’a pas constaté un seul cas où ces courageux efforts aient été couronnés de succès.

« En effet, malgré les décisions qu’il a prises dans son for intérieur et les recommandations qu’il a faites à ses intimes, une fois arrivé à cette troisième phase, le malade, comme on l’a déjà dit, sent que sa puanteur le gêne de moins en moins. Alors il commence à se demander si, d’aventure, ce ne sont pas ceux qui la perçoivent comme un parfum qui ont raison ? À vrai dire, il ne se risque pas encore à l’estimer telle. Il pense que c’est bien une mauvaise odeur, mais une mauvaise odeur particulière, pas désagréable à flairer, somme toute, une mauvaise odeur qui ne gêne pas, une mauvaise odeur présentant, à la bien considérer, un cachet personnel et de bonne compagnie. Je pue, pense le malade, c’est vrai, mais pas comme les autres ! Pas la viande pourrie ! Le poisson pourri plutôt, ou quelque autre chose d’original. Là il convient de noter comment, en l’absence d’autres consolations, le malade cherche à se donner celle d’avoir un relent bien à lui, unique au monde. Un peu plus, et il aurait l’impression de s’affectionner à son fumet, il se dirait que s’il se réveillait un beau matin sans son petit nuage fétide autour de la tête, il sentirait un vide, une absence. C’est à ce moment que l’idée même qu’il se fait de sa puanteur commence à se modifier, à se mitiger. Le malade décide qu’une puanteur de ce genre, il est plus juste de l’appeler une odeur ; une mauvaise odeur, s’entend, mais enfin une odeur. Et, de la sorte, par des changements de termes et des transactions de sentiments, le malade se rapproche insensiblement de cette phase finale qu’il a tant redoutée : celle où sa peste ne lui semblera plus une puanteur tolérable, ni même une légère mauvaise odeur, ni même une odeur pure et simple, mais une bonne odeur, voire un parfum. Un parfum délicieux, ineffable, dont on peut se vanter et tirer gloire.

« La phase de la jouissance est d’une durée variable. Parfois le malade dissimule sa complaisance dans le secret de son âme jusqu’au jour où une sorte d’illumination brusque lui révèle qu’il émane un vrai baume. Mais le plus souvent, ce n’est pas cette solution interne et de nature, pour ainsi dire spirituelle, ce sont des facteurs extérieurs qui font pencher définitivement une balance déjà faussée. Par exemple, certaine dame jadis admirée et vainement courtisée par le malade vient lui rendre un jour visite au bureau. Supposons que cette femme soit une de ces créatures raffinées, diaphanes, éthérées, exténuées par leur propre beauté comme par un poison. Supposons aussi qu’elle se trouve dans la dernière phase, définitive, de la maladie, celle où la pire puanteur de charogne semble une suave odeur. Elle pénètre dans le bureau. Le malade tremble parce qu’il ignore qu’elle a déjà été malade ; il prévoit avec terreur le moment où la délicate créature va s’évanouir dès que les premiers effluves de viande pourrie lui chatouilleront les narines. Mais quelle n’est pas sa stupeur quand l’aristocratique, exigeante beauté, de la voix rauque et avec l’accent snob qui lui sont propres, lui déclare que son bureau embaume comme une serre, qu’elle ne connaît pas de senteur plus suave et plus capiteuse que celle qu’il exhale, qu’entre tous les parfums qu’elle a respirés ces derniers temps, le sien est assurément le plus délicieux ! Le malade, encore en état de se rendre compte que son cabinet est tout juste aussi embaumé qu’une tanière de hyène, comprend tout à coup que la visiteuse est malade, elle aussi ; il ne lui semble pas moins impossible qu’une créature aussi exquise puisse commettre une erreur si grossière ; il se demande si elle dit la vérité ou si ce n’est pas lui qu’on trompe. Tandis que la dame, allongée dans un fauteuil, pépie comme un oiseau, le malade ne peut s’empêcher de regarder son petit nez blanc parfait, ses narines diaphanes, transparentes, et de penser : est-il possible qu’elle se fasse illusion ? La visite se prolonge. Tout ragaillardi, le malade oublie qu’il pue, se lève et va s’asseoir sur le bras du fauteuil de la visiteuse. Mais tandis qu’il se penche pour mieux lui chuchoter de petits mots galants, voici qu’une odeur impressionne ses narines, une odeur qu’il ne peut définir. Une mauvaise odeur, certes, mais une mauvaise odeur qui lui plaît, qu’il respire avec volupté, une odeur comme la sienne, en somme, âcre et enivrante. Alors il se produit un fait étrange, dont le malade s’étonne lui-même. Elle pue, l’exquise créature, il ne peut y avoir de doute à ce sujet. Il n’en approche pas moins les lèvres de la rose coquille de son oreille pour lui murmurer : Quel délicieux, quel divin parfum vous avez sur vous ! — N’est-ce pas ? répond-elle aussitôt ; tout le monde me le dit ! Elle tourne la tête pour lui sourire ; ses lourdes lèvres rouges effleurent celles du malade. Long baiser. Comme ils se séparent à bout de souffle, la pâleur de perle de la femme devient plus profonde, ses paupières violettes se baissent, pesantes et lasses sur ses grands yeux liquides. Vous aussi, murmure-t-elle, vous avez un parfum qui donne le vertige… ah ! laissez-moi baiser votre doux parfum ! Elle prend délicatement la tête du malade, la serre dans ses longues mains maigres et blanches, aux ongles sanglants, comme un vase fragile et précieux, l’abaisse au niveau de sa bouche, imprime sur la nuque la ventouse de ses lèvres. Les gros bracelets d’or et de diamants ornant ses poignets font entendre un faible tintement. Elle soupire : — Un parfum de violettes, oui ! De violettes noyées et macérées dans l’éther… Voilà ! Voilà ce que vous sentez ! murmure-t-elle. Mais il est tard et la visite, hélas ! prend fin. Elle se lève, brisée, à bout de forces, et prend congé non sans se laisser arracher, près de la porte, avec un dernier baiser, un rendez-vous pour le lendemain. Le malade revient à son bureau tout étourdi, tout heureux ; comme il s’assied, ses yeux tombent sur le paquet jaune et souillé de sang d’où pendent, toutes molles, les petites têtes écrasées des bécasses Obéissant à une brusque impulsion, il se lève alors, saisit le paquet, ouvre la fenêtre et le fait voler dans la rue.

« Habituellement, après une visite semblable, le malade reste silencieux pendant quelques jours, chez lui comme au bureau. Il y a, pour lui, quelque que chose d’incompréhensible en même temps que de séduisant dans l’erreur de la jolie femme. Il sait qu’il est impossible qu’il y ait là autre chose que l’illusion résultant de la maladie ; mais en fait, il espère qu’il n’en est pas ainsi, et qu’une faveur extraordinaire du sort fait, pour lui, une exception à la règle commune. En attendant, non seulement sa répugnance pour sa propre odeur se dissipe complètement, mais il a l’impression que, telle une aube graduellement colorée des lueurs de l’aurore, son relent, doucement, se change en bonne odeur — à tout le moins en une sorte d’odeur incertaine qu’on ne saurait aucunement qualifier de mauvaise. Par compensation, au cours de cette période, il sent augmenter son irritation à l’égard de tous ceux à qui sa seule apparition fait porter leur mouchoir à leurs narines. Il commence à se dire qu’en somme, toutes les opinions se valent, et que l’appréciation de la jolie femme n’est pas moins probante que celle de sa femme qui, elle, ne saurait lui parler qu’avec son flacon de sels sous le nez. Et qu’il y a peut-être, en définitive, une grande part de vérité dans la théorie qu’il combattait, jadis, si violemment, et d’après laquelle il n’y aurait pas, dans son cas, maladie, mais enrichissement et progrès. Entre lui et ceux de ses intimes qui n’ont jamais été malades, -commencent de violentes prises de bec. Eux lui rappellent qu’au début de son mal, il a bien recommandé qu’on ne lui cache pas la vérité et qu’on l’arrête à temps sur la pente dangereuse de l’illusion. Lui riposte qu’il était alors dans l’ignorance et que, du reste, ils peuvent aller au diable eux et leur vérité. Mais il garde toujours l’espoir naïf de les convaincre, et, un beau jour, prenant sa femme à part, il lui demande si elle ne note pas, dans son infection habituelle, une amélioration, une diminution de virulence, un changement, en somme. Tout en la conjurant en même temps de lui dire exactement son impression. La pauvre créature ne sait que répondre ; pourtant, pressée par son mari, elle finit par lui déclarer qu’en ce qui la concerne, elle n’a pas l’impression de la moindre amélioration. Il pue, insiste-t-elle, il pue sans rémission ; sa puanteur, hélas ! n’a pas diminué le moins du monde… elle aurait plutôt augmenté. Le malade, à ces paroles, entre dans une colère terrible : il applique à sa femme deux soufflets. Ce sont alors des larmes et des cris. Le malade poursuit sa femme de pièce en pièce comme un forcené en hurlant qu’il veut la tuer, que tout est de sa faute avec ce nez froncé et ce triste visage perpétuellement dégoûté. Au cours d’une scène de terreur où les portes claquent, où les sièges s’écroulent, il la rattrape dans une pièce des communs au milieu des femmes de service atterrées, saute sur elle, la saisit à la gorge, la serre à l’étrangler, voudrait lui extirper les yeux, lui couper les oreilles à coups de dents, l’écarteler, la mettre en pièces. On a toutes les peines du monde à la lui arracher des mains. Elle s’enfuit de la maison en sanglotant et rentre chez son père. Sa fureur calmée, le malade s’habille, se pomponne et va retrouver la belle créature aux violettes.

« Hors de chez lui, le malade manifeste la même irritation contre tous les subalternes, les amis, les collègues, les gens de connaissance qui lui montrent clairement ne pas remarquer la moindre amélioration dans sa puanteur première. La seule différence, c’est qu’il ne peut pas les frapper comme sa femme, et qu’il lui faut ravaler sa rage. En même temps, il sent naître en lui une sympathie irrésistible pour tous ceux, non moins nombreux, qui le complimentent de l’excellent parfum qu’il exhale. Tant et si bien qu’un beau matin, le malade à son réveil trouve réellement toute sa chambre embaumée d’une exquise odeur de violettes de Parme. Un dernier espoir le saisit : il court chez son beau-père, obtient une entrevue avec sa femme et, tout frémissant lui demande ce qu’elle hume. Sa femme, cette fois, ressent à son égard une forte irritation de ses brutalités récentes. Aussi lui répond-elle cruellement qu’il pue, qu’il n’a jamais tant pué, qu’il pue dix fois plus qu’au début. — Ce n’est pas vrai ! hurle le malade écumant comme un forcené. Tu mens, maudite sorcière ! Et si son beau-père et les autres membres de sa famille n’intervenaient pas à temps, il la tuerait, cette fois-là, pour de bon, tant il est furieux ! Le jour même, d’un commun accord, ils décident de divorcer. Ces divorces, on le sait, sont extrêmement fréquents ; on les appelle précisément divorces pour incompatibilité d’odeurs.

« C’est à partir de ce moment que le malade entre dans la dernière phase de son mal : la phase intolérante et systématique. Après avoir été pour lui cause de tant de malheurs, sa puanteur devient maintenant la pierre de touche de tout ce qui peuple sa vie. Le malade ne peut plus supporter autour de lui ni visages pincés, ni pâleurs, ni mouchoirs au nez, ni flacons de sels. Il divise l’humanité entière en deux grandes catégories : ceux pour qui il pue et les autres. Il congédie tous les employés, tous les domestiques qui ne semblent pas apprécier son parfum de violettes, rompt avec les amis qui froncent le nez en sa présence, n’accepte même plus de traiter d’affaires avec ceux qui, au lieu d’aspirer à pleins poumons l’agréable arôme qu’il prétend exhaler, font la simagrée de se tenir à distance. En même temps il s’entoure de gens de la même espèce que lui, c’est-à-dire malades comme lui ; et commence à parler, lui aussi, comme tant d’autres, de progrès, d’enrichissement, de renouvellement. Il déclare que ce que bien des gens appellent une maladie est, en réalité, l’aube d’une ère nouvelle. La sérénité, la confiance et la force lui sont revenues. Et la jolie femme qui a été la première, ainsi qu’il le dit plaisamment, à lui ouvrir les narines, supplante sa première épouse, revêche et diffamatrice. Elle et le malade confondent désormais dans leurs étreintes ce qu’ils croient des parfums, mais n’est, en fait, que l’abominable infection de deux charognes jumelles. »

Là s’arrête le document, tendancieux, on le voit, et qu’on ne doit accepter qu’en ce qui concerne les détails purement scientifiques. Ce qu’il advint par la suite de cette nation, divisée de la sorte en malades et bien portants, et comment prit fin la controverse, nous ne possédons aucun moyen de le savoir. Il y a sur ce point, dans tous les documents et dans toutes les chroniques de l’époque, une lacune de plus d’un siècle. On dirait qu’annalistes et historiens se sont donné le mot pour passer sous silence les événements de cette période. Dans les temps qui suivent, personne ne dit rien de la maladie qui semble avoir disparu aussi mystérieusement qu’elle était venue. Nombreuses sont les hypothèses qu’on peut faire tant sur cette lacune que sur la disparition de la maladie ; mais, comme ce ne sont que des hypothèses, il nous paraît inutile d’en parler. Mieux vaut noter une particularité de la nation qui est, indubitablement, l’effet de cette épidémie généralisée : les individus appartenant à cette nation, tous, indistinctement, sont privés d’odorat. Complètement insensibles aux odeurs, ils ne semblent pas, pour autant, vivre plus mal que d’autres à quelque égard que ce soit, ni présenter un niveau de civilisation inférieur à celui des pays où l’on possède encore des papilles olfactives. C’est, du reste, un fait connu, et dont n’importe qui peut s’assurer en se rendant sur place et en mettant sous le nez du premier habitant venu un bouquet de violettes à droite, un morceau de viande à gauche. Pas le moindre frémissement des narines ne décèlera chez l’habitant la perception de quoi que ce soit qui ressemble à la terrible infection de la viande putréfiée, au frais et délicat parfum des violettes. Et si l’on visite le pays on peut observer que les indigènes ne font aucune différence entre les ordures et le reste. À y bien réfléchir, ce n’est certes pas un petit avantage.

Alberto Moravia
Traduction de l’italien par Juliette Bertrand


[1]     Autant d’esprits que d’opinions.

[2]     Caliban est, dans La Tempête, un personnage monstrueux.

[3]     Fils de roi, Achille est un fort bel homme rendu invulnérable pour avoir été trempé dans le Styx (sauf son talon).