Le Mercure de France

Ce cher vieux Mercure !

Article d’André Billy paru dans Le Littéraire du 19 octobre 1946


La rue de Condé a vu reparaître depuis quelque temps certaines figures qui avalent cessé de s’y montrer. Le porche de l’hôtel de Beaumarchais a été franchi par des gens qui n’y avalent point passé depuis le début de l’occupation. L’étroit escalier qui conduit au magasin de vente et à l’ancien bureau de Paul Léautaud, puis à l’ancien bureau d’Alfred Vallette et à l’ancien salon de Rachilde, a été gravi par des écrivains qui avaient perdu l’habitude de s’y coudoyer. La vieille maison où n’entraient plus que des livreurs venus au rassortiment reprend son animation, j’allais dire sa respiration de naguère. Le Mercure de France va reparaître, son numéro 999-1 000 est annoncé pour décembre. Tous les survivants de l’ancienne collaboration ont eu à cœur d’inscrire leur nom au sommaire de ce numéro commémoratif.

On a tant écrit sur les origines de la revue à couverture mauve et le milieu littéraire dont elle constituait le cadre que je craindrais de tomber dans d’insipides redites en évoquant de nouveau Alfred Vallette, Rachilde, Dumur, Adolphe Van Bever, Paul Morisse et Paul Léautaud, tels que Je les ai connus, il y a trente-cinq ans. Avant d’aller plus loin, je dédierai pourtant une affectueuse pensée à Paul Morisse, qui vient de mourir, et qui, rue de Condé, assumait les fonctions de secrétaire de rédaction. Je sais que son souvenir est cher à François Mauriac qu’il était fier d’avoir quelque peu découvert et introduit au Mercure. Paul Morisse avouait éprouver de la difficulté à s’exprimer la plume à la main, mais je n’ai pas connu d’esprit plus passionné que lui pour la poésie, pour l’art et en particulier pour la musique. Il avait été l’ami d’Albert Samain, aujourd’hui dédaigné, mais qui, en ce temps-là, jouissait de l’estime générale. C’est par Samain que Rachilde et Vallette s’étalent connus.

Pendant de nombreuses années, J’ai passé quotidiennement le seuil de la rue de Condé. Je m’asseyais en face de Léautaud et là J’assistais commodément à la petite comédie littéraire qui se jouait entre l’auteur du Petit Ami et ses visiteurs. C’était très amusant. Que J’en ai vu défiler ainsi, des gens de lettres, poètes, romanciers, critiques, essayistes, historiens et philosophes ! La tentation m’est venue souvent, le soir, de noter ce que j’avais vu et entendu dans la journée auprès de Léautaud, mais je me disais que, ce dernier tenant son journal de son côté, le mien, outre qu’il risquerait de manquer de sel par comparaison, ferait double emploi avec le sien. Rue de Condé, Alfred Vallette m’avait chargé de la rubrique des échos avant de me confier celle des théâtres en remplacement de Maurice Boissard et d’Henri Béraud, Je retrouvais Apollinaire, Rouveyre, Henri Bachelin, Émile Magne, Jean de Gourmont, etc. On a tort de mettre le Mercure en parallèle avec la N.R.F. et les autres revues d’à-présent, telles que l’Arche, la Nef, Fontaine, Poésie 46… On a tort de dire que l’heure du Mercure est passée et que la nouvelle génération n’a que faire de lui. Il est possible que l’heure du Mercure soit passée ; c’est à lui, puisqu’il va reprendre sa publication, de démontrer le contraire. En tout cas, si elle est réellement passée, ce n’est pas parce que les jeunes écrivains ont à leur disposition d’autres organes. Si l’heure du Mercure est passée ; si, à l’expérience, il se révèle impropre à satisfaire les nouveaux besoins du public, ce sera un signe très grave de tout ce que nous avons perdu de liberté intellectuelle depuis dix ans. Ou la réapparition du Mercure a un sens ou elle n’en a pas : je souhaite qu’elle ait celui d’un effort pour le maintien et la sauvegarde de la liberté. L’esprit du Mercure était essentiellement un esprit de liberté. Un Vallette, un Dumur ont été de grands directeurs de revue parce que, se plaçant au-dessus de leurs préférences et de leurs inclinations personnelles, ils savaient apprécier les travaux qui leur étalent soumis en fonction de leur valeur absolue, si je puis dire, et non selon les opportunités du moment. Dumur, surtout, qui eut des opinions si tranchées, faisait preuve à la direction du Mercure d’une impartialité admirable, Justifiant ainsi amplement la confiance avec laquelle Vallette se reposait sur lui du soin de lire la plupart des manuscrits. Je parle ici des articles contenus dans le corps de la revue, car, pour les rubriques, qui formaient la partie la plus originale du Mercure, c’était bien plus beau encore ! Une fois chargé d’une de ses rubriques qui embrassaient le cycle entier des connaissances humaines, vous en étiez littéralement le maître, vous y étiez chez vous, vous y écriviez tout ce que vous vouliez. Vous aurait-il pris fantaisie de parler d’entomologie ou d’astrophysique dans la rubrique de poésie ou de linguistique, que personne n’y aurait trouvé à redire. Vous auriez pu, même, y critiquer la direction du Mercure ou y apprécier sévèrement les romans de la patronne : personne dans la maison ne vous y aurait fait allusion. Le détachement de Vallette était tel à cet égard qu’il avait déteint sur tout le monde, mais était-ce bien du détachement ? Je croirais plutôt à une sorte de pudeur, aggravée d’un profond respect pour la pensée d’autrui. Nul dilettantisme, nul scepticisme ; les plus sérieux scrupules présidaient à toutes les décisions prises rue de Condé, mais on n’y avait égard qu’au talent, à l’originalité et à la profondeur des idées, quelle que fût leur orientation. Les lecteurs et les abonnés l’avalent fort bleu compris et, à ce point de vue, le Mercure n’était pas seulement un incomparable instrument de vulgarisation et de culture, il était une école de tolérance, il donnait à ceux qui le lisaient un exemple de ce que devait être la haute vie de l’esprit.

Puisse le nouveau Mercure se maintenir dans cette tradition ! Son échec porterait contre l’époque présente un témoignage accablant.

André Billy
de l’Académie Goncourt.

NOTE de 2018 : Cet article a été repris dans le Mercure du 1er janvier 1947, pages 183-184.