Maurice Léautaud

Paul Léautaud, nous le savons, est né en 1872 de Firmin et de Jeanne Forestier.

Quelques jours après la naissance de Paul, Jeanne a quitté son amant, son fils et le domicile familial tout ensemble.

Dix ans passent et de nombreuses maîtresses chez Firmin lorsqu’il s’attache à Louise Viale[1]. Écoutons Paul Léautaud dans un entretien avec Robert Mallet diffusé à la radio le onze décembre 1950. Paul parle de son père :

Il avait ramassé, rue des Martyrs, une espèce de petite catin, n’est-ce pas, et il a payé ça cher dans sa vieillesse, le père Léautaud ! Chaque matin, il descendait au café, avant le déjeuner. À cette époque, il avait treize chiens. Il descendait la rue des Martyrs avec ses chiens et tenant à la main un fouet dont il ne se servait pas pour les chiens. Quand une femme passait qui lui plaisait, il l’attrapait par derrière en passant le fouet autour d’elle.
RM :       Les femmes supportaient ça ?
PL :        Vous savez, il était très bel homme[2].

Deux ans passent encore lorsque naît de cette union Maurice Léautaud, le 26 novembre 1884. Paul à douze ans. Firmin finira par épouser Louise Viale onze ans plus tard, le trois juillet 1895. Il a soixante-et-un ans et elle trente-deux.

Arbre généalogique de Maurice Léautaud

Pourquoi ce mariage, si tard ? Le 23 janvier 1907, Paul est allé voir Bertha Staub « 4, avenue de Clichy, dans une sorte de cité[3] », dame « que j’ai beaucoup connue dans mon enfance » qui vit de traductions et est correspondante de journaux étrangers. Un jour de fin 1894 ou de début 1895, Firmin Léautaud a rencontré Bertha Staub et lui a dit : « Oui, mon fils aîné veut que j’épouse Louise. Il me dit : “Marie-toi, pour que Maurice ne soit pas malheureux comme moi”. Mon Dieu ! Paul n’est pas malheureux, il n’a pas eu de mère, voilà tout. Oui, il veut que j’épouse cette femme. Mais vous savez, moi, ça m’embête… »

C’est donc Paul qui a incité son père à se marier. Pour Maurice.

Paul a passé son certificat d’études le 31 décembre 1886 — c’était ainsi à l’époque, — puis aussitôt quitté le domicile paternel pour trouver du travail. Maurice avait deux ans, on ne peut pas dire que les deux frères se soient beaucoup connus et d’ailleurs nous entendrons peu parler de lui.

Dans une lettre à sa marraine, la comédienne Bianca Boissart[4] écrite en 1899 (sans meilleure date), un Paul Léautaud de 27 ans a écrit (le début de la lettre manque) :

il y a Maurice, mais nous sommes peu liés. Cet enfant est si différent de l’enfant que j’étais à son âge. Il est farceur, blagueur, moqueur, et aussi un peu élevé et je pressens qu’il ressemblera bien à mon père. Il y a ensuite Louise. Certes, je dois reconnaître qu’elle est, depuis quelques années, excellente pour moi et qu’elle montre à mon égard toutes les qualités généreuses. Mais je ne puis oublier comme elle me battait et m’injuriait quand j’étais enfant et le peu de soins qu’elle avait pour moi. Je ne puis oublier non plus, malgré le peu d’amitié que j’ai pour ma mère, les noms dont, pour me faire pleurer, elle l’insultait.

Paul et Maurice se sont vus surtout dans les premières années de l’âge adulte de Maurice. Maurice a fait son service militaire (1905-1906) et Paul lui a envoyé quelques sous, qu’il avait à peine. Pendant ses permissions, Maurice est venu dîner chez Paul et Blanche[5], comme ce 27 janvier 1906 où nous apprenons que Louise est employée à la Comédie Française.

Grâce à l’appui de Firmin, qui y était souffleur, « On l’avait mise dans la figuration », écrit Paul à Coquelin Cadet le quinze novembre 1904. Mais « à la suite de mauvais vouloirs » la pauvre Louis n’y gagne presque rien. Il est vraisemblable que la lettre de Paul à Coquelin Cadet a permis à louise de continuer de travailler dans ce théâtre (nous ne savons pas à quel emploi) suffisamment pour y demeurer.

Maurice, en permission, est venu dîner ce soir. Il m’a raconté ceci, qui remonte déjà à quelque temps et qu’il n’avait pas osé me dire, tout à la fois parce qu’il croyait qu’il ne s’agissait que de l’article Boissard sur la Comédie-Française, et parce qu’il craignait que je me fâche et écrive une lettre désagréable à Prudhon[6]. Voici : Il y a quelque temps, au théâtre, Prudhon a fait appeler ma belle-mère et lui a dit : « Est-ce que vous savez ce que votre beau-fils a écrit sur vous[7] ? » Naturellement grand étonnement de Louise. Prudhon a ajouté ensuite : « Je vous le montrerai. Vous verrez. Votre beau-fils est un monstre. » Maurice m’a demandé si c’était vrai, ce que c’était. J’ai d’abord dit non, puis ensuite ai dit oui, mais sans donner de détails, lui disant qu’il lirait tout cela un jour. Bl… et moi avons fort ri du « monstre » de Prudhon. J’ai seulement expliqué à Maurice mes scrupules, à présent, à propos du nom Léautaud écrit par moi en toutes lettres[8]. Que cela n’avait guère d’importance dans le Mercure même et que je mettrais un autre nom dans le volume[9], et cela uniquement pour lui, parce qu’en effet, peut-être, il n’était pas très utile que des gens qu’il connaît et qui pourraient lire le volume sachent que sa mère est la femme qu’elle est et que je dépeins. Il faudra que je m’amuse, quand le volume paraîtra, à envoyer un exemplaire à Prudhon avec cette dédicace : À M. Prudhon, hommage du monstre. Se rappellera-t-il m’avoir donné ce joli nom ? Le plus drôle, c’est que Maurice a paru surtout préoccupé de savoir si je parlais de lui. Il semble que tout ce que j’aie pu dire de sa mère lui soit égal. Je l’ai prévenu d’ailleurs que j’avais encore augmenté pour le volume et je le lui ai dit : « Je m’en doute. Tous ces gens-là ne doivent pas avoir une jolie idée de moi, et tu penseras peut-être de même quand tu me liras. » Je l’ai dit, le propos de Prudhon remonte déjà à quelque temps. Louise ne m’en a rien montré la dernière fois qu’elle est venue, non plus que Maurice. Et cette idée qu’il avait que j’allais peut-être écrire une lettre de sottises à Prudhon ! Elle est bien amusante.

Ce Prudhon a fait appeler ma belle-mère n’a évidemment échappé à personne. Louise Viale a donc — qui en serait surpris ? — un emploi subalterne à la Comédie-Française, que lui a vraisemblablement procuré Firmin. Le fait sera confirmé le onze septembre 1907 par PL décrivant dans son Journal, sa première soirée de critique :

Été flâner dans les couloirs du théâtre. Que de nouveaux visages ! Je ne suis plus là chez moi, comme autrefois. Mme Normand, la directrice des figurantes, me demande des nouvelles de ma belle-mère, si elle va mieux. Je m’étonne. « Elle a donc été malade ? » Elle me répond que dans les derniers temps, Louise leur avait paru avoir la tête un peu dérangée. J’ai eu le tort de ne pas faire parler davantage Mme Normand, pour savoir ce que Louise avait bien pu dire ou faire pour amener cette appréciation.

Le deux mai 1906 est né Jean-Paul unique enfant de Maurice et de Camille Lafeurdespois. Le cinq mai, PL qui la voit pour la première fois écrit « bien peu jolie ». Maurice et Camille se sont épousés le 28 septembre 1907. Peut-être ont-ils attendu la fin du service militaire de Maurice, devenu dessinateur[10]. Camille est couturière. Jean-Paul ne sera jamais appelé autrement que Jean.

Trois jours après — coïncidence — est parue dans le Mercure, la première chronique dramatique de Maurice Boissard.

Après avoir été honteux, en janvier, que son nom soit écrit dans In Memoriam, Maurice est maintenant fier de le porter parce que l’on parle de son frère pour le prix Goncourt :

Maurice est venu dîner. Des gens lui ont en effet parlé de moi, à son bureau, à Courbevoie[11], et même, à ce qu’il dit, rue des Martyrs. À Courbevoie ! Si jamais je l’emporte, et que des gens de Courbevoie me lisent, cela en fera des bavardages ! Ce pauvre Maurice sera plutôt gêné.

Garçon bien singulier, ce Maurice. Il ne vous dit jamais les choses carrément. Toujours des détours. Je dis cela à propos de son mariage, que son futur beau-père arrange tout seul, sans consulter personne, précipitant tout, dans la hâte d’être débarrassé de sa fille, probablement. J’ai vivement attrapé Maurice de se laisser faire ainsi, et je l’ai invité à se rebiffer un peu.

Les deux couples se sont reçus régulièrement les années suivantes, jusqu’à l’été 1911 où PL s’est installé à Fontenay-aux-Roses, ce qui a rendu les choses bien moins commodes. Une lettre du 21 août 1912 en atteste :

Tu ne donnes pas souvent de tes nouvelles, et on t’écrit, tu ne réponds pas.

Puis la guerre est venue. Maurice a été soldat mais Paul ne l’a jamais mentionné dans son Journal et la correspondance ne l’évoque qu’une fois, à notre connaissance, dans une lettre à André Billy datée du début de la guerre, le premier novembre 1914, adressée au « soldat André Billy » à Rodez :

Mon frère qui se bat jour et nuit depuis le 1er septembre, est toujours vivant et sans blessure — ainsi du moins au 17 octobre, date de sa dernière lettre — après s’être trouvé dans plusieurs occasions dangereuses. Mais la santé générale quelque peu atteinte.

Sans doute Paul a-t-il vu Louise et son fils quelques fois mais le Journal n’en porte aucune trace.

Et d’une façon assez inattendue c’est dans le Mercure que nous retrouvons la seule et unique trace conservée d’une lettre de Maurice. En effet, dans les « Échos » du Mercure du premier juillet 1915, page 621 nous pouvons lire ce court texte, intégralement reproduit ici :

Une lettre de soldat. — Le frère d’un de nos collaborateurs est depuis le début de la guerre dans la campagne de Verdun. Depuis le 1er septembre, il n’a pas cessé de se battre. Il s’est trouvé dans plusieurs occasions dangereuses, a combattu notamment aux Éparges[12], sans avoir reçu jusqu’ici la moindre blessure. Nommé récemment caporal, son escouade tout entière est composée de soldats originaires des régions du Nord envahies par les Allemands. Ces hommes, dont les familles ont été dispersées, ou sont soumises à la discipline de l’ennemi, sont depuis le mois d’août sans nouvelles des leurs, parents, femmes et enfants, et ne reçoivent de personne ni ces lettres qui rappellent au soldat son foyer quitté, ni ces « colis » qui viennent relever agréablement et utilement son ordinaire. Le nouveau caporal n’a pas été indifférent à cette détresse. Son premier soin a été de la signaler à son correspondant. En attendant qu’on puisse faire mieux et davantage, on lui a adressé un envoi plus fourni que d’habitude, pour qu’il ait un petit quelque chose à donner à chacun de ses compagnons. Voici la lettre qu’il a écrite après réception :

* * *

Le 17 mai 1915

             Mon cher Paul,

Ta lettre du 15 m’est parvenue hier 16, à 6 heures du soir. 27 heures seulement de voyage ! C’est, je crois, un record. Le colis, lui, n’a pas voulu se montrer moins rapide et m’a été remis ce matin. J’ai immédiatement commencé une distribution de chocolat, tabac, etc., qui a eu le succès espéré, et je te prie de croire qu’à la 10e escouade de la 24e compagnie du    e [13], on a des mines réjouies aujourd’hui. Merci, mon cher Paul, pour leur plaisir à eux et pour mon plaisir à moi.

Santé toujours bonne. Temps très changeant. En ce moment, je suis à peu près au repos. Notre seul travail étant une marche d’une douzaine de kilomètres de temps à autre. Et ce, pendant 8 jours. Notre nouvelle vie sera partagée entre les tranchées (8 jours) et ce quasi repos (8 jours). Vie pas désagréable, la campagne commence à être si jolie !

J’ai deux illettrés dans mon escouade et j’ai maintenant un passe-temps intéressant. Je leur apprends à lire et à écrire. Eh ! mais, c’est qu’ils font des progrès ! Ils m’écrivent tous deux des lettres depuis deux jours, c’est un résultat. Pour les récompenser, je leur donne l’eau-de-vie qui, de temps en temps, nous est distribuée, et ils ne se font pas prier. De plus, pour les intéresser, — et les amuser en même temps, — le premier à la fin du mois (ils sont, je te l’ai dit, du Nord, donc très buveurs), boira le quart de vin attribué à l’autre en plus du sien, (tu penses bien qu’après avoir ri un peu, je donnerai au second mon quart à moi), et ils luttent, me demandant à tout moment quelle est la prononciation exacte de tel ou tel mot, car, naturellement, pas question d’orthographe. C’est très amusant.

Merci encore, etc., etc…

Maurice

Ça y est. Ils ont attaqué un des gros pâtés et je t’assure qu’ils « progressent ».

* * *

Nous laissons de côté l’excellent état moral que révèle cette lettre. Il a, certes, son prix, et encore plus si l’on sait que le signataire a laissé ici une femme et un enfant. Mais, surtout, cela ne fait-il pas plaisir, cela ne commande-t-il pas la plus réelle sympathie, qu’un homme, au milieu des duretés, des misères et des cruautés de la guerre, sache se montrer, avec une si bonne humeur, ainsi compatissant et secourable, matériellement et moralement, pour de plus dénués que lui ? Nous n’entendons pas dire que cet exemple est unique. Nous sommes sûrs, au contraire, qu’il en existe de très nombreux cas dans nos armées, même dans toutes les armées, de quelque côté qu’elles se trouvent[14]. Nous avons seulement voulu, par cette lettre, faire connaître celui-ci.

* * * * * * * * * * * * * * * * * *

Le 17 mai 1918 nous avons des nouvelles de Louise. Ce texte ne se trouve pas dans le Journal littéraire proprement dit, mais dans les Pages retrouvées :

En rentrant au Mercure, je trouve Camille. Elle me demande d’aller avec elle au Commissariat de la gare de Lyon. Il paraît que celui-ci a téléphoné ce matin au Commissariat de Courbevoie, à propos de la mère de Maurice. Camille est embarrassée. Nous nous demandons quelle extravagance cette folle a pu commettre. À la gare de Lyon, accueil parfait d’employés charmants. Ils ont eu ce matin la visite de la mère de Maurice venant leur demander protection, disant qu’on voulait la voler, qu’on l’avait empêchée de mettre ses bas, qu’elle avait dû partir pieds nus dans ses souliers. Ces employés avaient pensé que peut-être elle s’était échappée, qu’on la cherchait ? Ils l’ont questionnée et apprenant qu’elle avait un fils à Courbevoie, ils avaient téléphoné. Puis, personne ne venant et la journée s’avançant, ils lui avaient conseillé de reprendre le train et de rentrer chez elle, à Dimancheville[15]. Il était 6 heures 10. Le train partait à 6 heures 20. Camille et moi avons gagné le quai et cherché Louise dans les voyageurs. C’est Camille qui l’a trouvée. Moi, je n’aurais pas su la reconnaître. Je m’attendais à voir un souillon. Pas du tout. Presque dans une toilette de théâtre, mais une toilette arrangée par une démente : une toque verte à plume, comme un page, un corsage de la même couleur. Mais le visage ! Prodigieux. Il y avait douze ans que je ne l’avais pas vue. Je l’ai retrouvée, elle si grasse, si replète, maigre, le visage presque décharné, la peau tendue, le cou ridé, et des yeux au regard fixe, égaré. Elle m’a fait pitié, la malheureuse, malgré tout le mal qu’elle m’a fait. Et comme son fils lui ressemble, et comme il a déjà dans les yeux quelque chose de cette fixité, de cet égarement. J’ai été frappé profondément. Quelle ressemblance ! Quel changement ! Je ne faisais en m’en revenant que répéter ce mot : prodigieux, prodigieux.

Camille seule a parlé une seconde à Louise. J’étais resté un peu à l’écart. Elle n’a pas fait attention à moi, et ne m’a sûrement pas reconnu. Je dois me dire que les douze années sans nous voir ont aussi fait leur effet sur moi, et que j’ai dû peut-être bien changer de mon côté.

Il paraît qu’elle a raconté ce matin au Commissariat qu’elle venait pour chanter au Théâtre Français. Elle disait si visiblement des incohérences qu’on voulait tout d’abord l’envoyer à l’Infirmerie du Dépôt.

Puis rien jusqu’en juillet 1922. Les visites s’espacent, les années filent. Le 26 septembre 1941, Paul Léautaud est renvoyé du Mercure par Jacques Bernard[16]. Les journaux en parlent, et le premier novembre :

Ce matin, lettre, recommandée, de mon frère Maurice. Il a appris mon renvoi du Mercure, s’inquiète de ma situation, et m’envoie mille francs, en me disant qu’il est à ma disposition si j’ai besoin de plus, qu’en tout cas je m’adresse à lui en cas de nécessité. Encore un qui vaut mieux que moi, qui suis resté à ce jour au moins 15 ans sans le voir, ni lui dire de venir me voir, sans me soucier de lui. Je lui ai répondu avec le sentiment de repentir caché que j’éprouve réellement et avec les remerciements les plus chauds, en lui faisant compliment d’être un homme de cette sorte.

Ce même premier novembre Paul répond à son frère, dans une lettre qui demeure dans la Correspondance :

Je ne sais comment tu as su cette histoire. J’ai été en effet liquidé du Mercure, sans autre motif que le désir de ne plus me voir, et de la façon la plus grossière, par le successeur d’Alfred Vallette, ancien employé, demi-fou mégalomane, qui a pris en haine tout ce qui peut encore aujourd’hui représenter l’ancien Mercure. Après quarante-cinq ans de collaboration à la revue et trente-trois dans mon emploi. Collaboration qui avait atteint son apogée à 10 francs la page et mes appointements la leur à 1 400 francs.

Je ne suis pas abattu. J’ai toujours été très combatif. Je le suis encore, malgré mon âge. Car tu dois le savoir, je suis devenu pour de bon un vieux monsieur. Je trouve dans les tuiles comme une sorte d’excitation.

[…]

Quant à toi, mon cher Maurice, ce que tu viens de faire à mon égard ?… Je ne sais où me mettre. Je suis confus. J’ai presque honte plus encore que je ne suis émerveillé et touché, et quels remerciements je te fais et quels compliments également, pour être un homme de cette sorte. Tous les deux, nous valons décidément mieux que les gens qui nous ont mis au monde et auxquels nous devons peut-être d’avoir le caractère un peu sauvage qui est le nôtre, et dont je ne me plains pas pour ma part, ah ! Grands Dieux non. Je ne sais ce que tu en penses pour ta part. Pour la mienne, je me plais parfaitement comme je suis.

[…]

Le dernier paragraphe de cette lettre interpelle :

Je voyais venir Camille de temps en temps au Mercure. J’ai été souvent à me demander la raison de ne plus la voir. Dis-lui toutes mes amitiés.

Deux mois plus tard, le 26 janvier 1942, nouvelle lettre de Paul, dont la fin interpelle autant :

J’espère que toute la famille va bien, notamment Camille. Amitiés à tous.

Et le 18 avril nous comprendrons mieux :

J’allais justement t’écrire pour te demander des nouvelles de Camille. Je trouve tellement affreux ce qui lui est arrivé, pour elle et pour toi. Je pensais même aller à Courbevoie un prochain samedi après-midi. Je ne pense pas que son état empêche d’aller la voir. Renseigne-moi là-dessus.

Le trois août :

J’ai bien reçu ton dernier envoi, et le précédent. Mille remerciements. Tu te souviens qu’à ta dernière visite à Fontenay nous avions entendu que tu m’aviserais quand les circonstances permettraient que j’aille voir Camille. Je pensais à t’écrire à ce sujet, ne recevant rien. Je continue à ne pas revenir de ce qui lui est arrivé. Je trouve cela une chose affreuse. Elle se portait si bien, toujours si gaie. On ne sait jamais ce qui peut vous tomber dessus un jour ou l’autre. Je pense qu’elle est tout de même sensible au plaisir de se trouver dans sa maison de campagne avec toute sa famille. Si tu lui parles de ma lettre, fais-lui toutes mes amitiés comme à tout le monde.

     Affectueusement à toi.

Paul

Après quelques échanges de correspondance où l’état de Camille ne s’améliore pas, le trois avril dans le Journal :

Obsèques de Camille. 11 heures à la maison mortuaire. Je me lève à 7 h.½. Ma toilette. Mes corvées. Métro à 10 heures moins le quart. Denfert à 11 heures. Mes deux lettres à la poste. 80 frs. gerbe de fleurs. Métro pour Saint-Lazare. Arrivé à 11 heures moins le quart. Mon billet. Le quai. Train à 11 h.¼. Je m’informe. Le train précédent à 9 heures. Rien entre.

Arrivée à Courbevoie à 11 h.½. Je m’informe du chemin du convoi. Finalement je vais au cimetière. J’attends. Convoi arrive. Quel luxe !

Déjeuner. Gaîté. Mes anecdotes. Mes opinions sur la femme. Je veux partir à 3 heures. On ne veut pas. Plaisir de m’entendre. Champagne. 3 paquets de tabac. Café. Retour à Paris avec mon neveu et le mari de la sœur de sa femme, un M. Salabert. Bar Biarrits, boul. Saint-Michel, dont la patronne est la sœur de Salabert. Enfin, je prends le métro à 7 heures moins le quart.

Paul et Maurice continueront de se voir de temps à autre, comme le 31 décembre 1943, qui semble être la dernière fois, mais Paul ne notait pas tout dans son Journal, aussi copieux soit-il. Aucune lettre, non plus, après le 25 mars 1943. Les méfaits du téléphone.

Ce n’est que fin 1955 que Paul sera rappelé à ces souvenirs par des circonstances extérieures, une visite inopinée de la sœur de Camille et une lettre. La dernière note, à propos de cette lettre sera la plus terrible, elle date du 28 janvier 1955 :

Ce matin, lettre d’un Jean Léautaud habitant Courbevoie, 15, rue Kilford[17], qui m’appelle « mon cher oncle ». Autant que je pense me reconnaître dans toute cette famille qui ne m’intéresse pas, ce serait le fils de mon frère Maurice Léautaud, le fils de la saloperie de cruchon que mon père avait remarié, petite bonne rue des Martyrs, quand nous habitions Paris, qu’il épousa pour légitimer son nouveau fils, et cela, sur mon conseil, ce qui n’empêcha pas l’ancienne petite bonne devenue Mme Léautaud d’exiger de mon père, à ma majorité venue, de me mettre à la porte de chez lui.

Paul Léautaud a une excellente excuse : il mourra dans vingt-cinq jours, le 22 février 1956, âgé de 84 ans.


[1]     Marie Dormoy écrit Vial.

[2]     Ces Entretiens ont été édités en volume au Mercure de France en 1951 et réédités en 1986. Le texte sonore peut être parfois différent que le texte écrit.

[3]     Cette cité du 4, avenue de Clichy existe encore de nos jours, c’est le passage de Clichy, qui se trouve à gauche et à l’arrière du cinéma et du restaurant Wepler de la place Clichy.

[4]     Lire la page « Maurice Boissard 01 ».

[5]     Blanche Blanc, est la maîtresse que Paul conservera plusieurs années ente fin 1898 et le début de 1914 où Blanche a été remplacée par Anne Cayssac. Par rancœur, Paul ne nomma jamais blanche dans son Journal autrement que Bl…

[6]     Le très précoce Charles Prudhon (1848-1930), pensionnaire à la Comédie-Française à 17 ans, sera sociétaire à 35.

[7]     Dans In Memoriam, paru sur deux numéros du Mercure, Les premier et quinze novembre 1905, il y a donc plus de deux mois.

[8]     Deux fois dans le Mercure du premier novembre. Page 90 : « C’était à droite en entrant de la rue Montmartre et il y avait chez elle une quantité de jeunes femmes qui toutes appelaient mon père Léautaud tout court. Je me demande même aujourd’hui si ce n’était pas là une de ces aimables maisons ? » et page 94 : « Une nuit, vers trois heures, un fiacre s’arrêta à la grille, quelqu’un appela Léautaud en secouant la porte. C’était l’artiste [Jeanne Forestier] qui rappliquait, pas satisfaite de la province où elle était tombée. Naturellement, il fallut bien lui ouvrir, et on juge de sa surprise, arrivée dans la chambre de mon père, en trouvant l’intérimaire. […] En homme qui connaissait les femmes, [mon père] se contenta d’enfermer ses fioles de pharmacie et son revolver et de démonter son fusil. » Et deux autres fois dans le Mercure du quinze novembre.

[9]     Ce ne sera pas fait dans l’édition en volume courant qui ne paraîtra pour la première fois qu’en 1956 (après plusieurs projets sans suite) après la mort de PL, ni évidemment dans les suivantes de 1965 et de 1987. Dans cette édition de 1956, le nom de Léautaud apparaît quatre fois, aux pages 197, 202, 206 et 215.

[10]    Dessinateur industriel, vraisemblablement. Le 18 décembre 1955, deux mois avant la mort de Paul, nous apprendrons que Maurice est retraité de l’usine Solex. Cette usine se trouvait au 68 boulevard de Verdun à Courbevoie où elle était installée depuis 1945.

[11]    Courbevoie et une commune située au nord-est de Paris, après Levallois de triste renommée récente, que la Seine sépare. C’est à Courbevoie, « à la campagne » que Firmin Léautaud et son fils et Louise sont venus s’installer en avril 1882. Écoutons l’entretien avec Robert Mallet déjà cité : « RM : Qu’est-ce qui a motivé ce changement de domicile ? / PL : Toujours l’histoire des cabots qui considèrent qu’Asnières et Courbevoie, c’est la campagne : un jour, il leur vient l’idée d’aller au grand air. »

[12]    La bataille des Éparges (une crête à conquérir, près de Verdun) s’est tenue du 17 février au 5 avril 1915. Cette bataille de près de trois mois a coûté 12 000 blessés ou tués pour un gain quasi-nul.

[13]    On peut imaginer que figurait ici le numéro du régiment qui a été masqué pour des raisons de sécurité militaire.

[14]    Cette fin de phrase, qui n’était certainement pas dans le goût de l’époque, porte bien la marque de Paul Léautaud et rappelle évidemment les débats qui s’ouvriront à propos de la pièce de François Porché Les Butors et la Finette dont Maurice Boissard rendra compte dans le Mercure du 16 janvier 1918.

[15]    Résidence de Louise Viale depuis la mort de Firmin, entre Étampes et Nemours à une petite centaine de kilomètres de Paris.

[16]    Jacques-Antoine Bernard (1880-1952), est arrivé au Mercure en 1906 sans qu’on sache vraiment à quel titre, mais sensiblement à la même époque que Paul Léautaud, qui y a effectivement été embauché le 1er janvier 1908. Jacques Bernard sera administrateur du Mercure en 1935, à la mort d’Alfred Vallette, sous la direction de Georges Duhamel, puis directeur au départ de celui-ci à la fin de février 1938. Avant cela Paul Léautaud et Bernard se sont plutôt bien entendus.

[17]    Dans une gentille propriété qui existe encore. Mais était-il le seul habitant de cette propriété ?