Léautaud et la religion, l’armée, le drapeau

18 mai 1932 — Le juge d’instruction a fait ouvrir devant Gorgouloff[1] la valise qu’il avait laissée en consigne dans la gare de Lyon et dont la police s’est saisie. Dans cette valise, je ne sais quel drapeau, à telle et telle couleur, avec un emblème approprié. Gorgouloff en tremblant et sanglotant s’est jeté dessus pour le couvrir de baisers. C’est le seul point par lequel il rentre dans la norme, car enfin l’univers entier est plein d’individus qui vénèrent un drapeau, le saluent, l’embrasseraient fort bien, et sont prêts à mourir pour lui. À moins que tous ces individus ne soient, eux aussi, qu’une autre forme d’aliénés, ce qui est bien mon avis. J’ai raconté à Vallette, tantôt, avec intention, la petite scène de ce Gorgouloff avec son drapeau. « Vous savez, lui ai-je dit, ce n’est pas loin des gens qui saluent le drapeau dans la rue. » Il s’est tout de suite cabré : « C’est un symbole. On a fait de grandes choses avec les symboles. On a amené les hommes à se sacrifier à une idée. C’est tout de même beau de se sacrifier à une idée. » Je ne me suis pas laissé faire : « C’est de l’aliénation mentale. Comme les premiers chrétiens qui se laissaient dévorer pour démontrer leur foi. Des aliénés. Tout ce qui est sentiment religieux est aliénation mentale à un degré ou un autre. L’homme sur le champ de bataille qui court avec entrain à la mort : un aliéné provisoire. L’être qui prête un pouvoir magique, surnaturel, à un objet quelconque : croix, statuette, etc., etc., un aliéné partiel. Tout ce qui est superstition, croyance aveugle, est un degré de folie. »

[1]     L’assassin du président Doumer.