Vu par André Gide

Journal d’André Gide au  23 août 1938

[…] Mercure où j’ai grand plaisir à revoir Léautaud. Je crois qu’au bout d’un peu de temps je parviendrais à être parfaitement naturel avec lui. Mais j’ai trop grand souci encore d’acquiescer à tout ce qu’il dit, afin de le mieux mettre à l’aise et d’obtenir ces grands éclats de rire très sonores qui, comme il me le laissait entendre, ne partent pas d’un cœur bien joyeux. Lancé sur le chapitre de l’outrecuidance des jeunes d’aujourd’hui, il est intarissable et raconte plaisamment et complaisamment quelques anecdotes assez savoureuses.

Nous convenons que « de notre temps » — c’est-à-dire : quand nous étions jeunes — jamais nous n’aurions eu le « culot » de déranger nos aînés pour leur faire lire de maladroits essais et solliciter d’eux des conseils, que du reste nous n’étions nullement disposés à suivre. Léautaud s’enfonce dans une sorte d’absolu subjectif des plus réjouissants. Il se montre particulièrement intraitable au sujet des questions de langage, n’admettant pas les incorrections. Une jeune fille est venue, l’an passé, dans son bureau (c’est lui qui raconte), désireuse de consulter les anciennes colletions du Mercure. Celles-ci sont rangées sur des rayons. Et quand elle les a vues : « Je ne réalisais pas, s’est-elle écriée, que cela prenait tant de place ! » Alors Léautaud : « Mademoiselle, nous avons l’habitude de ne recevoir ici que des gens qui parlent français. » Et il continue avec un rire énorme et de sa belle voix bien timbrée :

« Non, mais voyez-vous cette péronnelle qui ne réalise pas !… Durant quelques mois j’ai accepté d’être “lecteur”. C’est Duhamel qui m’en avait prié. Mais je n’ai pu supporter cela bien longtemps. Lire de médiocres manuscrits, je ne connais pas de tâche plus assommante. Du reste, cela allait assez vite. À la première faute de français… tenez, par exemple, quand je rencontrais un : aimer de… j’aimais de regarder… elle aimait de se promener… au panier ! »

Si grande a que soit son admiration pour Valéry (nous parlons en particulier de son si remarquable essai, tout récent, sur la notion de liberté[1]), la rencontre d’un « aimer de » lui fait arrêter aussitôt sa lecture. Je doute si peut-être il ne s’est pas, dans mes écrits également, heurté à cette expression, que du reste je ne trouve pas si détestable et dont on pourrait trouver quelques exemples même chez les meilleurs auteurs.

[1]     Note de Martine Sagaert pour l’édition de La Pléiade : « Il s’agit de l’article de Valéry “Fluctuations sur la liberté”, dans l’ouvrage collectif La France veut la liberté (Plon, 1938) »